Conversation avec un vampire

Marron, premier opérateur de téléphonie françaisJe n’aime pas le « Télémarketing ». Généralement, quand un commercial m’appelle, je suis d’emblée désagréable. Si je me sens mutin, j’essaie de m’en amuser. Je me sens souvent mutin.

Ainsi, l’autre jour. Téléphone. « Dring ! » (en fait, il ne fait pas « dring », mais l’imagination sonore de mon opérateur excédant mon patrimoine onomatopéien, je suis obligé d’écrire « Dring ! »). Donc, Dring !

« Allo, Sandrine Lemercier –NB toute ressemblance avec une Sandrine Lemercier existante ou etc.(…) fortuite. En fait, je ne me souviens pas du nom et ne cafterais pas, mais Sandrine Lemercier me plaît bien. Fin de la digression, je reprends :

« Allo, Sandrine Lemercier, du Service Marron (Marron, c’est mon opérateur de téléphonie mobile). Vous êtes bien monsieur Cowboy ?
– Lui-même.
– Bonjour, monsieur, excusez-moi de vous déranger. Vous êtes client Marron et je me permets de vous contacter pour faire le point sur votre forfait. Vous disposez actuellement d’un Forfait Classique 1 heure, c’est bien ça ?
– C’est bien ça.
– Etes-vous content de votre forfait, Monsieur Cowboy ?
– Pas du tout. Mais alors, PAS DU TOUT !
– Et peut-on savoir ce qui ne vous convient pas dans votre forfait, Monsieur Cowboy ?
– C’est tout simple, il ne correspond pas à ma consommation.
– Je comprends, monsieur Cowboy, je comprends. Je suis précisément là pour vous aider à choisir la formule la mieux adaptée à votre usage. Or, nous avons actuellement…
– Vous fatiguez pas !
– Pardon, monsieur Cowboy ?
– Non, je dis : « Vous fatiguez pas ». Vous ne disposez d’aucune formule susceptible de me satisfaire.
– Mais attendez, monsieur Cowboy, je ne vous ai pas encore…
– Mais c’est tout attendu. Je vous assure que vous êtes infoutue de me proposer la formule de mes rêves.
– Vraiment, vous croyez, monsieur Cowboy ?
– Sans l’ombre d’un doute.
– Et quel type de formule souhaiteriez-vous, monsieur Cowboy ?
– C’est très simple, je voudrais une formule où je paierais exactement, au centime d’euro près, ce que je consomme. Pas plus, pas moins. Or, il semble que ce type de service ne soit pas disponible.
– Oui, enfin…
– A moins de le payer au prix fort, je sais aussi.
– Mais… »

Bip, bip, bip, bip, bip… On a été coupés. Je vaque. Le temps passe. J’oublie. Une demi-heure plus tard, re-téléphone. C’est la Sandrine. Décidément, elle a de la suite dans les idées.

« Allo, monsieur Cowboy, Sandrine Lemercier du service Marron, nous avons été coupés.
– J’avais remarqué.
– Oui, et je vous appelais, monsieur Cowboy, pour savoir si vous étiez satisfait de votre forfait…
– Et vous, vous en êtes contente ? Parce que c’est pas pour dire, mais votre première expérience n’a pas été concluante.
(Petit rire à l’autre bout du tuyau)
« Oui, donc, vous me disiez, monsieur Cowboy, que vous voudriez une formule où vous paieriez exactement ce que vous consommiez, c’est bien ça, monsieur Cowboy ?
– C’est bien ça.
– Je comprends, je comprends, monsieur Cowboy…
– D’ailleurs, laissez-moi vous expliquer. Figurez-vous (je baisse volontairement la voix pour prendre le ton de la confidence)… je peux vous parler, là ?
– Mais je vous en prie, monsieur Cowboy, je suis là pour ça.
– Eh bien… figurez-vous que… bon, ça me gêne un peu de vous le dire comme ça… mais… en mai dernier, j’avais… euh… une maîtresse. J’ai lit-té-ra-le-ment EX-PLO-SÉ le forfait ! Je m’apprêtais à contacter Marron pour monter dans la gamme quand, j’vous l’donne en mille, la salope a décidé de retourner avec son fumier. Résultat : en juin, dix minutes consommées. Imaginez si ma légèreté ou mon optimisme m’avaient poussé à prendre un forfait 20 ou 40 heures !!!! J’étais Gros-Jean comme devant.

Petit silence. A l’évidence, elle est en train de se demander si elle doit rire ou appeler la sécurité. Lors des simulations, pendant le stage « télémarketing », le formateur avait sans doute négligé ce cas de figure. Elle semble un peu déroutée.

« Oui… euh… je comprends » dit-elle d’une voix qui trahit le contraire. Il ne faut pas lui laisser le temps de respirer. Je force mon avantage, j’enfonce le clou.

« Tiens, d’ailleurs, dites-moi, on est entre nous… Vous êtes mariée ? » Elle a perdu les pédales et semble prête à répondre à toutes mes questions.

« Euh… Oui » Elle ne parvient même plus à ajouter monsieur Cowboy comme on lui a appris à le faire systématiquement.

« Bon, me dites pas que vous n’avez pas mis des coups de ciseaux dans le contrat, par-ci par-là. Hein ? Comment vous gérez ça, côté téléphone, vous qui êtes de la maison. Ça pourrait me donner des idées.
– Euh… Ben, c’est-à-dire que… moi… en fait… je ne suis pas trop téléphone mobile.
– Je vois, je vois. C’est toujours les cordonniers les plus mal chaussés. Ou alors, vous avez compris que dans ce genre de situation, le mobile, pas bon, pas bon ! Hein ? Vous êtes une sacrée coquine, vous, j’ai l’impression. »

Là, elle rit et commence à se détendre. J’enchaîne :

« Ah, vous riez… N’empêche que je vous décris une situation somme toute banale dans le monde permissif où nous vivons. Or je constate que, non seulement votre employeur pratique la politique libérale la plus brutale mais il se pose de surcroît en allié objectif d’une morale judéo-chrétienne qui condamne l’adultère. L’adultère est toujours source de dépenses non budgétisées mais avec vous, ça devient un luxe qui n’est plus à la portée de toutes les bourses… si vous me passez l’expression. »

Elle éclate de rire.

« Hi ! Hi ! Franchement, je pense pas que Marron ait vu les choses sous cet angle, dit-elle. Hi ! Hi ! Faudrait leur en parler.
– Je compte sur vous. Il serait temps que les opérateurs prissent la mesure de leurs responsabilités.

Elle sait qu’elle est minutée. Elle se ressaisit.

« Bon, c’est pas la peine que je vous propose quoi ce soit maintenant, tente-t-elle encore.
– C’est pas la peine, non.
– En tout cas, j’ai bien ri. Au revoir. »

Elle n’a pas ajouté « monsieur Cowboy ». C’est plutôt sympathique.

CowboyCowboy

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10 commentaires pour Conversation avec un vampire

  1. Ben dis donc, on en apprend de belles sur toi ! Monsieur dévergonde les femmes mariées … Monsieur fait rougir les télé-opératrices … (si si elle a rougi, t’as pas vu ?)

  2. Posuto dit :

    Oui, bon, d’accord, mais pourquoi « Conversation avec un vampire » ?
    (c’est le moment de la journée où j’ai besoin de points sur les i et qu’on m’explique les choses les plus simples. C’est dans ces instants-là que je tente de nommer les choses qui m’entourent avec précision, comme Homer Simpson qui dit « un truc en fer pour creuser la bouffe » à la place de « cuillère »…, faut m’excuser…).
    Sinon, « Marron », j’ai capté le pseudonyme (y’a un peu d’espoir).
    Kikikapakompri 🙂

  3. Cowboy dit :

    Le problème du génie, c’est qu’il ne supporte pas la vivisection. Quand on a fini de le découper, y a du sang partout, c’est dégoutant, il ne ressemble plus qu’à un cadavre comme un autre. Mais bon, s’il faut en passer par là. J’avais comme l’impression que les opérateurs de téléphonie, ils vous sucent un peu le sang non ?

  4. Posuto dit :

    Merci, du coup c’est évident, forcément, j’avais donc de la merdozieux pour ne pas dire plus avant dans la tête. Je ne suis plus ce que j’ai été. Ach.

  5. Diana dit :

    Wouldn’t « Interview with a Vampire » be more appropriate?
    🙂
    I do agree with your naming them vampires because they suck away minutes of your life and there are only so many left. They should not be wasted on the likes of telemarketers.

  6. murat dit :

    Cher Cow-boy, vous donnez l’impression que Dubillard vous inspire face au délire quotidien de notre belle société (je viens de lire les 4 derniers articles à la suite).
    En tout cas, quelle belle façon de transformer l’horreur d’une vampirisation toute crue en un délicieux moment où la vampire, bleufée puis charmée, ne s’exécute plus pour son simple besoin de s’alimenter. C’est ce qui me fait dire que l’allusion au livre « interview with a vampire » est particulièrement pertinente. Seule différence de taille qui me fait préférer Lestat à l’opératrice Marron : elle ne donne pas la vie éternelle.

  7. Jab dit :

    Au début des années soixante-dix, Gd père n’avait pas compris qu’une voix provenant d’un disque puisse lui répéter  » il n’y a pas d’abonné au N° demandé » Il répondait, Mademoiselle écoutez-moi, c’est vous qui faites erreur etc…
    aujourd’hui tu discutes mot à mot avec une machine vocale. Je vous conseille de faire le 3000 la messagerie vocale enrichie de France Telecom. Si vous connaissez pas c’est gratuit !
    Alors, si t’as la chance d’entendre le soupir standardisé de la voix humaine d’une télé travailleuse, et que pour la distraire de son ennui tu la farce rire, t’as pas perdu ta journée. Je regrette Francis Blanche et ces conneries téléphoniques. En ne raccrochant pas au nez de celui qui nous joint par erreur, les volutes du mal entendu / bien compris est souvent cocasse.
    Un oiseau des îles

  8. totem dit :

    J’avoue, j’ai ri…aux délices cocasses de la promotion du téléphone sans fil.

  9. Flo Py dit :

    Y a longtemps (sept ans, pour être précise), j’ai travaillé (en CDD) chez un opérateur de téléphonie mobile.
    Je n’étais pas à la hot-line ; je répondais aux (innombrables) courriers de réclamations et d’insultes.
    En lisant votre billet (savoureux, comme toujours), je me disais que vous aviez sans aucun doute illuminé la journée de la nana de chez Marron. C’est déjà rare, pour les hot-liners, de ne pas se faire raccrocher au nez et/ou insulter copieusement ; mais alors, tomber sur un client qui fasse rire !!!

    Bises.

  10. ludionlibre dit :

    Monsieur Cow Boy, je dois dire que j’aime bien votre façon de voir les choses…

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