L’attente

(Rebelote : nouvelle tentative de… diablog au parfum de Roland Dubillard -cf. « Les diablogues », collections Folio-. Y avait qu’à pas me faire croire que c’était bien la dernière fois.)

Un : Vous faites quoi, là ?
Deux : Rien.
Un : Vous avez tort, mon vieux, vous devriez vous méfier.
Deux : Excusez-moi, mais j’ai le droit de faire ce que je veux de mon temps. Et si je n’en veux rien faire, c’est pas vous qui m’en empêcherez.
Un : Oh, mais je n’en ai nulle intention. Simplement, je vous mets en garde, c’est tout.
Deux : En garde contre quoi ?
Un : Contre le fait que ne rien faire, c’est déjà prendre un acompte sur sa propre mort.
Deux : Comme vous y allez, vous !
Un : Réfléchissez et vous verrez.
Deux : Ecoutez, je veux bien vous croire mais que n’appliquez-vous ces conseils à vous-même. Il y a un moment que je vous observe et je ne vous ai pas vu faire grand chose non plus. Vous êtes là, immobile.
Un : Moi, j’attends. C’est bien différent.
Deux : Et vous attendez quoi ?
Un : J’attends le bus.
Deux : Pour aller où ?
Un : Nulle part.
Deux : Vous attendez le bus pour aller nulle part ?
Un : Parfaitement. En fait, j’attends le bus pour aller plus lentement.
Deux : Expliquez-vous.
Un : N’avez-vous pas remarqué que lorsqu’on attend, le temps semble passer moins vite ?
Deux : Oui, c’est normal. L’impatience sans doute. Surtout si l’on attend quelque chose d’important.
Un : Précisément. Je ne suis plus tout jeune mais je tiens encore à profiter de la vie. En « attendant », je ralentis le temps et prolonge ipso facto mon existence.
Deux : Oui, enfin, ce que vous prolongez, ou plutôt modifiez, c’est votre perception du temps. Le temps, lui, continue à passer à la même vitesse, comme si de rien n’était. Ça ne vous empêche pas de vieillir et ça n’augmente pas votre espérance de vie.
Un : Certes. Mais ce qui compte, c’est quand même ce que vous ressentez, non ? Et si j’ai l’impression que le temps passe moins vite, le sentiment de ma durée s’en trouve exacerbé.
Deux : Il est tout de même un peu tiré par les cheveux votre raisonnement.
Un : Peut-être, mais il fonctionne.
Deux : Admettons. Et vous l’attendez souvent, comme ça, le bus ? Vous l’attendez longtemps ?
Un : Non… Enfin si… Du moins j’ai l’impression. Mais attention, le bus n’est pas la panacée. Ça ne marche jamais longtemps. Parce qu’à force de l’attendre, vous finissez par prendre l’habitude et le temps, à nouveau, s’accélère, reprend son rythme normal. C’est pourquoi j’ai d’autres méthodes.
Deux : D’autres méthodes ?
Un : Oui, par exemple, j’attends le bus là où il n’y a pas d’arrêt. Le temps que je m’en rende compte, il peut s’écouler des heures. Ou bien je me fais faire des examens médicaux, un scanner par exemple, et j’attends les résultats avec inquiétude pendant des jours. C’est très bien aussi.
Deux : Ça doit être horrible d’être dans l’expectative et l’angoisse d’un diagnostic.
Un : Ah, ça, vous n’imaginez pas. On est comme sur des charbons ardents. Les minutes vous semblent des heures. On n’en dort plus et on gagne encore du temps. Mais il y a plus efficace encore. Il y a la Grande Attente !
Deux : La Grande Attente ?
Un : Oui, la Grande Attente ! Celle qui vous étire le temps jusqu’à ce qu’il n’ait plus que l’épaisseur d’un cheveu. Celle qui vous le lamine, vous l’ébarbe, vous l’aplatit, vous le taille, vous l’épointe, vous l’affûte, vous l’aiguise, vous l’affile, vous l’effile, puis vous le rentre dans le corps par tous les pores de la peau.
Deux : Pas possible !
Un : Comme je vous le dis. Si l’on veut vivre une semaine en vingt-quatre heures, c’est pas très compliqué : il suffit d’attendre celle qu’on aime.

CowboyCowboy

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6 commentaires pour L’attente

  1. totem dit :

     » Il vaut mieux marcher sans savoir où l’on va que de rester assis sans rien faire ».

  2. Votre antépénultième réplique est d’une poésie ébouriffante, j’aime ! Et ça marche aussi avec « celui » au lieu de « celle ». Sauf que des fois le temps d’attendre celui qu’on aime il n’est pas laminé et étiré, mais au contraire épaissi, rendu palpable, il coule comme du béton, comme du ketchup, il poisse et il colle.

  3. PS : pour un blog qu’était à moitié mort, je le trouve bien frétillant …

  4. Cowboy dit :

    Elle n’est pas peu fière d’être antépénultième, ma poésie, Mme de K.
    J’avoue que le temps poisseux, collant, c’était pas une mauvaise idée non plus. Je suis même étonné, compte tenu de mon optimisme indécrottable, que l’image ne se soit pas imposée à moi en priorité.
    C’est peut-être parce que j’écoute régulièrement votre extrait du Stabat Mater –que j’ai bien sûr aspiré- et qu’il m’est un onguent salutaire. 🙂
    En tout cas, merci encore.

  5. Posuto dit :

    Eh ben moi j’adore !
    On peut dire que j’ai aucun goût, notez.
    N’empêche. Et moi, Madame de K, c’est la dernière phrase que j’aime bien (mais j’ai quand même lu les autres, par souci d’équité)
    Kiki 🙂

  6. Tiens c’est marrant j’ai joué au théatre Dubillard. Chaillot ? Non. Bref. J’adoooore. Bon je vais travailler.

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