A la manière de…

Concours de l’été : Le texte théâtral ci-dessous est un pastiche, une sorte de « à la manière de… ». De quel auteur contemporain s’inspire-t-il ? S’agit-il d’un artiste culturellement nécessaire ? (réponses à poster en commentaire).

Personnages : Un (ou Une), Deux (ou Deux)
Décor : Il n’y a aucun élément de décor. La scène se situe quelque part, et si possible, n’importe où.

Un : Vous êtes heureux, vous ?
Deux : Qui ? Moi ?
Un : Ben oui, vous, y a personne d’autre que je sache. C’est pas la peine de nous faire perdre du temps. A moins que la question vous effraie et que vous ne cherchiez à surseoir. Vous êtes heureux, oui ou non ?
Deux : Je ne cherche pas à surseoir.
Un : N’empêche que c’est ce que vous êtes en train de faire. Ma question ne portait pas sur le fait que vous sursoyez ou pas mais sur le fait de savoir si vous êtes heureux. Je vous pose une question simple et quatre répliques plus tard, vous n’avez toujours pas répondu. Vous êtes payé à la ligne ?
Deux : Je sais pas.
Un : Qu’est-ce que vous ne savez pas ? Si vous êtes payé à la ligne ou si vous êtes heureux ?
Deux : Je ne sais pas si je suis heureux. Vous m’auriez demandé si j’étais malheureux, je vous aurais répondu « non ». Sans hésiter. Mais là…
Un : Vous êtes drôle, vous. Vous pouvez identifier si vous êtes malheureux mais vous êtes incapable de dire si vous êtes heureux ?
Deux : C’est ça.
Un : Pourtant, si vous n’êtes pas malheureux, c’est bien que vous devez être heureux, non ?
Deux : Pourquoi ? Y a que ces deux possibilités ? Y a rien entre ?
Un : Pas que je sache. Ou alors un état d’indifférence peut-être. Mais à mon sens, l’indifférence, c’est du malheur qui ne dit pas son nom. Du malheur un peu mou du genou, certes, mais du malheur quand même.
Deux : Vous croyez ?
Un : J’en suis quasiment sûr.
Deux : Eh ben alors, c’est que je suis malheureux.
Un : Ah mon ami, touchez là. Qu’est-ce qui vous rend malheureux à ce point ? Vous pouvez me parler, ça vous fera du bien.
Deux : A vrai dire, je sais pas. Comme ça, là, à brûle-pourpoint… Franchement, je vois pas.
Un : Comment ça, vous voyez pas ? Nous sommes deux vieux amis. Vous m’annoncez tout à trac que vous êtes malheureux… je compatis… et maintenant vous…
Deux : Oui, mais c’est votre faute aussi.
Un : Ma faute ? C’est ma faute si vous êtes malheureux ? Elle est bien bonne, celle-là !
Deux : Ben oui, quoi, j’étais là, tranquillement, je ne pensais à rien et vous venez semer le doute dans mon esprit.
Un : Ah oui, c’est ça. Vous ne pensiez à rien. J’interviens pour vous sortir de cet état de légume et c’est comme ça que vous me remerciez. Elle est belle votre amitié.
Deux : Ne vous énervez pas. Ce que je veux dire, c’est qu’ici et maintenant, je ne pensais ni au bonheur ni au malheur et que cet interrogatoire m’a plongé dans une… certaine perplexité.
Un : Je vous pose pourtant une question essentielle, vitale. Et reconnaissez que ne pas faire la différence entre l’état de bonheur et celui de malheur, c’est un peu fort de café. Vous êtes daltonien du coeur ou quoi ?
Deux : Ecoutez, je sais fort bien que lorsque je suis malheureux, je souffre. J’éprouve de la douleur. En revanche, la question que je me pose est de savoir si l’absence de souffrance, la simple paix de l’âme, la quiétude que je ressens actuellement suffisent à me faire entrer dans le cercle des gens heureux.
Un : Au moins, vous commencez à réfléchir. C’est toujours ça de gagné.
Deux : En d’autres termes, pour qu’il y ait bonheur, faut-il qu’il y ait nécessairement plaisir, exaltation ?
Un : A mon avis, la différence fondamentale qu’il y a entre le bonheur et le malheur, c’est qu’ils ne se déplacent pas dans le même sens. Le malheur vient à nous tout seul. Ne dit-on pas : « Il lui est arrivé malheur » ou « pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur ». Essayez avec « bonheur », vous verrez que ça marche pas. « Il lui est arrivé bonheur », ça ne se dit pas.
Deux : Oui, c’est vrai ça, j’y avais pas pensé.
Un : C’est parce que le bonheur, lui, n’arrive jamais à l’improviste. Faut y mettre du sien. Faut aller le chercher. Parfois même en courant surtout quand il file dans le pré.
Deux : Ah ça je m’en souviens de celle-là. Je l’ai apprise à l’école. « Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, il va filer ». C’est joli, hein ?
Un : Eh oui, le bonheur va, le malheur vient. Le malheur arrive toujours sans qu’on ait besoin de se déplacer. Il vous est livré franco de port. Il tombe aussi, le malheur. Sous forme de tuile. Ou de poutre, si vous êtes gascon.
Deux : « Moi, si j’avais un tel nez, il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ». C’est beau ça aussi.
Un : L’erreur majeure que commettent la plupart des gens est de rester statiques. Ils augmentent d’autant le risque de recevoir une tuile (ou une poutre) sur la tête. Le salut est dans l’action, le mouvement, seuls susceptibles de vous permettre, éventuellement, de rattraper ou de croiser le bonheur. Tenez, regardez cette jeune fille au fond.
Deux : Laquelle ?
Un : Celle avec les cheveux, là-bas.
Deux : Ah oui, ça y est, je la vois. Aaaah !
Un : Oui bon, soyez discret tout de même.
Deux : Qu’est-ce qu’elle est belle !!!
Un : Je ne vous le fais pas dire. Et bien figurez-vous que si vous étiez un peu attentif, vous auriez remarqué qu’elle vous boit des yeux. Qu’elle brûle de désir pour vous. Depuis le début. A croire qu’elle vous trouve bon.
Deux : Moi ?
Un : Vous ! Je comprends que ça vous étonne, mais le fait est. Vous n’avez qu’un mot à dire pour qu’elle tombe dans vos bras.
Deux : C’est pas possible !
Un : Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Pourtant, que croyez-vous qu’il va se passer à la fin de la représentation ? Pensez-vous qu’elle va se précipiter dans votre loge pour vous crier son amour ?
Deux : Ah ça, ça serait bien, hein ?
Un : Oui, mais elle ne le fera pas. Elle est bien trop timide. Elle vous lancera peut-être une dernière oeillade que, tout aux compliments de quelques spectateurs complaisants, vous ne remarquerez pas, et elle s’en ira. Le coeur gros, mais elle s’en ira. Maintenant, demain matin, elle vous aura complètement oublié.
Deux : Mais c’est terrible ce que vous dites !
Un : Je ne vous le fais pas dire. Mais ainsi va la vie. A cause de votre aveuglement et de vos tergiversations, vous aurez raté ce petit moment où tout est possible. Et ce sera deux bonheurs gâchés, brisés, mort-nés, perdus à tout jamais. C’est ce que vous voulez ?
Deux : Vingt Dieux non ! Mais qu’est-ce que je dois faire, à votre avis ?
Un : Vous devez aller la rejoindre.
Deux : Maintenant ?
Un : Maintenant.
Deux : Mais vous…
Un : Ne vous inquiétez pas. J’occuperai la scène pendant votre absence et ils ne s’apercevront de rien. Vous allez sortir discrètement par la coulisse, faire le tour, entrer par le fond de la salle, vous asseoir près d’elle dans l’obscurité et poser votre main sur la sienne.
Deux : Dites…
Un : Oui ?
Deux : C’est beau ce que vous faites.
Un : (fait claquer sa langue) Allez, allez, courez.

« Deux » sort maladroitement. « Un » évolue sur la scène, sourit au public, l’air un peu guindé.

CowboyCowboy

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18 commentaires pour A la manière de…

  1. isabelle dit :

    notre rouquine aux yeux de chats, fille de Sido ?

  2. totem dit :

    C’est du Raymond Devos tout craché, je le vois bien jouer les deux personnages en changeant de position.

  3. Cowboy dit :

    Bon, Devos, c’est pas mal. Mais c’est pas ça. Perdu. 🙂

  4. Posuto dit :

    Beckett ou Ionesco. Non ?
    RV

  5. Cowboy dit :

    C’est bien tenté, Hervé. Mais c’est encore perdu. 🙂
    Maintenant, on est bien dans le genre « absurde ».
    Simplement, il faut choisir une pointure en-dessous. Quoique.

  6. fabiani dit :

    Au hasard, Dubillard, ou tout simplement le Cowboy

  7. Cowboy dit :

    Bingo ! Bien joué « piéton berlinois » ! C’est pénible tous ces gens cultivés. On peut rien leur cacher longtemps. En fait, comme je l’ai dit en intro, ce n’est qu’un « à la manière de… ». Il s’agit d’un pastiche que je signe le rouge au front et pour des raisons conjoncturelles sur lesquelles je ne m’étendrai pas. Il y en aura au moins un autre dans les jours à venir.
    « Les Diablogues » de Roland Dubillard sont évidemment d’une autre tenue. J’en conseille la lecture. Un festival d’intelligence, d’absurde, d’humour, de cynisme… bref, que du bon.

    PS « Les diablogues et autres inventions à deux voix », collection Folio.

  8. J’m’en fous de ton concours, j’y connais rien au théâtre ;-p
    Mais j’aime bien lire ta pistache de théâtre. « daltonien du coeur » ça fallait le trouver ! Et tes réflexions ça me fait penser à l’éternelle histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. Si tu t’assois au bord du chemin et que tu te regardes et que tu te dis « je suis heureux (se) », c’est quand même mieux que de te dire « je ne suis pas malheureux (se) », ça a quand même une autre gueule, un autre panache, et puis ça fait du bien au moral !
    Alors pour moi, la réponse est « oui » (je suis heureuse !)

  9. totem dit :

    Pour tout savoir sur l’art de la litote, rendez vous sur le blog de Cow boy. (without the comtesse ?) Bravo pour ce « à la manière de ».

  10. Cowboy dit :

    Allo Posuto ? Ici, la Terre. Hum, ça sent l’alerte « canicule ». Est-ce que quelqu’un pourrait déplacer le parasol sur la Franche-Comté, siouplaît ?
    Bon, Pinter, c’était bien vu aussi, seulement le « Piéton de Berlin » a identifié Roland Dubillard 4 commentaires plus haut. 🙂

  11. Posuto dit :

    Ah ne soyez pas désagréable hein ! 😉
    J’ai écrit Pinter vers 14h 30, puis ma marmaille a eu besoin de maintenance, puis il y a eu le Tour de France, puis Kiki m’a dit « Je l’envoie ton commentaire ? », j’ai dit oui, pis voilà y s’est retrouvé arrivé après la guerre.
    Bravo le Berlinois sinon !
    RV

  12. J’avais, bien évidemment, trouvé du premier coup ! Mais j’ai voulu (de nouveau) laisser une chance à mes petits camarades. Les subjonctifs en asse ? C’est du cowboy tout craché. Et puis, cette expression : « un peu mou du genou ». Tout ce qui est « un peu mou » est généralement sujet d’agacerie, chez Cowboy. Et puis, en ce moment, il s’épanche sur les grands thèmes : la vieillesse, la mort, la résurrection, Hic et nunc, Hic et Ha, le bonheur… Tiens, je parie qu’il va bientôt nous pondre un truc sur l’Amour !

  13. Cowboy dit :

    La perspicacité (ou la perfidie) de JHMV est confondante. Il semble que j’aie trouvé en elle mon exégète. Puisse-t-elle ne pas être trop tôt ma biographe…
    Puis-je toutefois lui faire remarquer que si je fais un usage abondant (et un tantinet cuistre) de l’imparfait du subjonctif, le seul que l’on trouve dans ce texte est d »Edmond Rostand. Mais on ne prête qu’aux riches, je sais.

    L’amour !!!! Ouais, moi qui étais en recherche de thème, j’y avais pas pensé. C’est original en plus. Chiche !

  14. Michèle dit :

    Si j’aurais joué j’aurais dit Coluche et j’aurais perdu. Bon, comme je l’ai dit à la piscine, je suis habituée à couler, j’ai même du talent. Touchée, coulée. Mais ceusse été bien Coluche. Tant pis. Non je n’

  15. Michèle dit :

    Censure automatique, plus besoin de penser.
    Heu Cow-boy Madame JHMV a proposé l’Amour. Nuance. De taille, pas de peau lisse. Je m’en vais. C’est le feu d’artifice qui m’a euh…

  16. Je suis désolée, y’a trop à lire. J’ai pas le temps. Pff.

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