Allumettes suédoises (2)

… à monter soi-même. (suite de l’article du 07/07/07)

En fait, non, il n’était pas dix heures moins cinq. Il devait être moins dix… peut-être même moins le quart. En tout cas, c’était ouvert. Du moins, ça en avait tout l’air puisque les gens entraient. On est entrés aussi.

Eh ben, finalement, ce n’était pas si ouvert que ça. La foule encore disparate restait contenue dans le hall d’entrée, juste à côté de la consigne à marmots, vaste bassin de boules colorées, surmonté d’une enseigne en lettres fluo : « Le Paradis des Enfants de 4 à 7 ans ». Oui, la fourchette est étroite et il faut sacrément bien viser pour faire ses courses en paix. A la limite, il faut programmer les maternités en fonction du renouvellement du mobilier. Autrement dit, si vous comptez changer le sofa d’ici cinq ans, vous pouvez penser à procréer.

« Bonjour, bienvenue chez I**A ! » claironnent à chaque nouvel arrivant deux rangées de dents blanchies au bicarbonate. Hôtesse d’accueil ! Sacré turbin. Recrutée sur l’alignement des incisives et la capacité à parler à haute voix en retroussant les gencives jusqu’aux prémolaires. Fortiche ! Essayez donc, commun des mortels, de parler en montrant la denture ! Vous verrez que ça tient de la prouesse articulatoire. Bref, c’est un métier qui ne s’apprend pas. Faut avoir la configuration dentaire ad hoc ou candidater pour un emploi à l’entrepôt.

« Café, thé, jus d’orange ? Petits gâteaux ? » renchérit la rangée d’ivoire.

J. et moi, instinctivement, on lève la main comme un gendarme au carrefour, comme un militant antiraciste brandissant sa pancarte « touche pas à mon pote ». Pas de ça avec nous. « Caresses de chiens, ça donne des puces », disait ma grand-mère. On est là pour cracher au bassinet suédois, pas pour faire des chichis et des mondanités. On sait exactement ce qu’il nous faut. Deux tabourets de bar, un bureau avec une chaise ou un fauteuil, une table basse, un luminaire et un convertible. Point barre. Pour les accessoires, on verra plus tard, a dit J.

Une nouvelle vague de chalands afflue. « Bonjour, bienvenue chez I**A ! Café, thé, jus d’orange ? Petits gâteaux ? » J. et moi, on se ratatine en arrière-plan, à l’écart des risettes et des courbettes.

10 heures pétantes. Jingle, haut-parleur : « Chers clients, votre magasin I**A ouvre ses portes… et patati et patata. »

La tête de meute s’engage sur la volée de marches qui conduit aux salles d’exposition, situées au premier étage. Au pas de charge. Galvanisée par l’annonce et la musique d’ambiance qui monte en puissance. « Doit y avoir des soldes », dit J. en riant. « Faut courir et s’asseoir sur l’convertible en l’étreignant très fort. » On atteint le sommet bons derniers. On suit les flèches.

Bon, c’est où les convertibles ? Autant commencer par ça si on veut dormir ce soir. J’avise un type à casaque jaune avec le logo de l’enseigne sur le devant. Je m’enquiers. Sait pas trop. « C’est qu’voyez, j’suis nouveau. » On finit par trouver tout seuls. Il devient vite clair qu’on mettra pas tout dans la bagnole. Faire deux, trois voyages, ça paraît pas jouable. Un vendeur monté sur ressorts prend la mesure de notre désarroi. Il nous propose la livraison « express ». Si on a terminé nos achats avant 15 heures, il nous garantit une livraison entre 17 h et 21 h 30. Pour 59 €. Ça paraît raisonnable. De toute façon, on n’a pas d’alternative. Va pour la livraison « express ». Il établit un bon. On n’a rien à faire. Juste passer à la caisse. On continue. Les sièges, maintenant, on verra pour le bureau en dernier.

Haut-parleur : « Le petit Bixente, 7 ans, attend sa maman au Paradis des Enfants. » Ça n’arrêtera plus : « La petite Nolwen, 5 ans, attend ses parents, etc. », « Un petit garçon d’environ trois ans et vêtu d’un T-shirt Mickey a été trouvé au libre marché. »

« Quand y z’ont le nom, y peuvent toujours trouver l’âge dans un vieux numéro de l’Equipe ou de Télé-Z », dit J. Je pouffe. On imagine la réserve remplie de mômes qui n’auraient pas trouvé preneurs en fin d’journée.

Les sièges, c’est fait. Le luminaire itou. Et la table basse. Bon, on passe à la caisse et on remplit la nôtre. On reviendra pour le bureau. Il partira avec le convertible. Retour sur le parking. Le fait est qu’on n’aurait pas tout casé. Le bureau maintenant. On y r’tourne. Ça sera vite fait. Il est onze heures trente. C’est ce qu’on appelle une opération rondement menée. L’efficacité perpelèchoise (1) dans toute sa splendeur. On aura tout l’après-midi pour monter les premiers trucs en attendant le livreur.

A l’espace bureau, le choix est vite fait. On connaît la combine et on demande au vendeur d’ajouter le produit à notre lot « livraison express ». Y réclame le bordereau du convertible. Pas de problème. Je l’exhume. Le lui tends. « Ah ! Mais ça va pas ça ! Le gars des convertibles s’est trompé. Vous a fait un bon pour une livraison classique. D’ici deux à trois semaines. Pas étonnant, il est nouveau, y connaît pas. »

Je propose d’éditer un autre bon de livraison. C’est là que Kafka entre en scène. « Ah ! mais ça va pas être possible. A cause de l’informatique, vous comprenez ? » Non, je ne comprends pas. J’attends qu’il m’explique. C’est parti.

« Vu qu’vous avez payé le convertible, comprenez, on peut plus rien faire. Ça relève du S.A.V. Faut leur faire annuler la vente. Il vous suffit de retirer le bureau à l’entrepôt, passer aux caisses et vous rendre ensuite au S.A.V. Oui, pour faire établir un avoir… sur le convertible ou… recréditer votre carte. Faut voir. Ensuite, refranchir les caisses dans l’autre sens, enlever le convertible, le régler avec l’avoir, puis aller au service « Livraison Express » avant de confier le tout au guichet « Transport ». »

La procédure me paraît un peu sinueuse. Je fais répéter et j’essaie de tout bien mémoriser. Je sens que ça va être Fort Boyard.

On file à l’entrepôt, on charge le bureau sur le plateau à roulettes (qu’a bien sûr une roue voilée) et on passe en caisse. Je propose à J. de recruter notre caissier sur les signes extérieurs d’intelligence. Va falloir lui expliquer la situation pour être sûr d’avoir tout juste à ce stade et mieux vaut éviter de tomber sur une tanche. On élimine les quatre premiers d’un commun accord. Nos avis divergent sur le cinquième. Je lui trouve l’oeil vif. J. esquisse une moue dubitative. « D’toute façon… » lâche-t-il, fataliste. On s’approche. Je fais à mon lauréat un exposé succinct de notre problème mais ne détecte pas, dans son regard, le moindre indice confirmant que j’ai touché le cortex. J’obtiens un « Ah ! » avec une bouche en « o ». Y sait pas non plus où se trouve le S.A.V. C’est qu’il est nouveau. J. fait une autre moue, il a le triomphe modeste.

Juste après les caisses, un guichet. Je m’y propulse.

« Le S.A.V., s’il vous plaît ?
– Ah ! »

Décidément, si on avance, c’est pas dans l’alphabet. Mon interlocuteur fait un vague geste du bras. Il suppute que c’est peut-être par là. Mais on sent que c’est vraiment pour dire quelque chose. Je lui demande de m’excuser. Je lui dis qu’à cause du costume et du logo, j’avais naïvement pensé qu’il faisait partie du personnel. Ma remarque jette un doute fugace dans son esprit, puis il lui revient qu’il fait effectivement partie des effectifs. Il me le confirme tout en m’expliquant qu’il est nouveau. C’est fou le nombre de « nouveaux » qu’on aura rencontrés aujourd’hui. Le C.P.E. serait-il passé en loucedé ?

Je trouve le S.A.V. Il y a du monde. Faut prendre un ticket. On a le numéro 104. Un écran affiche le 89. Il est 12 h 30. Quand on arrivera enfin au service « livraison express », il sera près de 15 h et on sera encore à jeun. Ce soir, le convertible et le bureau arriveront à 21 h 25. Ouf ! On ne sait pas encore qu’on trouvera, dans l’emballage, deux montants gauche pour le tiroir de droite du bureau.

(1) perpelèchois(e) : originaire de Perpelèche-lez-Feugni, région de Basse Courge, patrie du narrateur.

CowboyCowboy

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11 commentaires pour Allumettes suédoises (2)

  1. Félicitations à l’unanime. Moi j’aime bien les histoires comme ça (non ?). Et surtout félicitations pour le calme maîtrisé tout au long du parcours et la chute heureuse de cette épopée I***esque. C’est marrant, hier au dîner, on se disait que parfois les low cost, ce n’étaient pas si rentable. Si on part du principe que le temps c’est de l’argent. Sinon, c’est bien.

  2. Michèle dit :

    Ecroulée de rire (c’est pas une mince affaire), mais décue. Je vous ai espéré dormir sur le plancher (des vaches) vos os saillants sur le parquet du 7ème.
    Mon passage préféré : « C’est parti. Vu qu’on a payé le convertible, comprenez, on peut plus rien faire. Ça relève du S.A.V. Faut leur faire annuler la vente. Il vous suffit de retirer le bureau à l’entrepôt, passer aux caisses et vous rendre ensuite au S.A.V. Oui, pour faire établir un avoir ou recréditer votre carte. Faut voir. Ensuite, refranchir les caisses dans l’autre sens, enlever le convertible, le régler avec l’avoir puis aller au service livraison avant de tout confier au guichet “Transport”. »
    J’ai du le relire trois fois. J’aime les choses difficiles. Tolstoï, Dostoïevski.
    Je vous relirai ce soir. Pour tenter de comprendre ces phrases.
    Oui je sais je vous flatte. Mais j’ai été écroulée de rire. Cela se paye.
    Ce n’est que virtualité délirante ; bonne journée à monter tout cela, savez-vous lire les modes d’emploi ?

  3. Cowboy dit :

    En fait… Michèle, euh… je crois qu’il y a quand même une petite scorie dans la phrase (qui se veut, de toute façon, compliquée)… le premier « on » laisse planer une ambiguïté énonciative… je vois ça et corrige.
    ———–
    La petite histoire,
    Moi aussi, j’aime bien les petites histoires. A vue de nez, y se passe rien et puis… en y regardant de plus près…

    Précision : les « low cost » sont TRES rentables… à condition de s’entendre sur : « pour qui sont-ils rentables » ?

  4. expat'à pattes dit :

    un « ah » la bouche en « o », pardon mais ça aussi relève d’un casting drastique
    niveau ORL… alors après si ils ont pas tout l’alphabet…
    hihihi histoire rondement menée quand même, une seule journée pour tout ça, nonon,
    bravo,… ça me rappelle des souvenirs…

  5. Cowboy dit :

    Du tout, expat’à pattes,
    Prononcez un « A » bien ouvert, regardez-vous dans la glace et vous verrez que la bouche forme un « O ». Soit dit en passant, il serait beaucoup plus acrobatique de former un A avec la bouche.

  6. fabiani dit :

    Superbe compte rendu

  7. murat dit :

    Finalement, je préfère l’histoire originale des « allumettes suédoises »: beaucoup moins désespérante sur la race humaine et sa capacité à faire croire et à croire que compliquer la vie revient à la simplifier.
    Ainsi, histoire de garder un lien avec votre titre, je trouve que votre histoire s’apparente plus avec « la petite fille aux allumettes ».
    Mais bon, j’suis mal luné aujourd’hui et j’ai pas envie d’rire.

  8. Posuto dit :

    Je suis dévasté : Cowboy roule en C3. Vous vous rendez compte ? Pas un pick up Chrysler, pas un Dodge Ram, pas une Ford Mustang, non, un C3 ! Vous allez voir, dans 15 jours il va nous avouer qu’il a arrêté le rodéo et les travers de porc sauce piquante ! Ah, Mme Albanel, je remets cet épineux cas de trahison culturelle entre vos mains.
    RV
    PS : :-). Ouais, on sait jamais, sur notre blog on a eu deux ados fous de rage devant un de nos articles dont ils n’avaient pas compris l’ironie… On s’est fait traiter de tous les noms !

  9. Cowboy dit :

    RV,
    D’abord, on dit UNE C3. Faut pas confondre avec LE V2. Et il n’y a pas trahison culturelle vu que je roule français.
    Maintenant, qu’est-ce qui dit que j’ai pas aussi un 4 x 4 flambant neuf qui pue du cul mais que je ne sors que sous la pluie pour balancer des gerbes d’eau aux passants sur le trottoir. Un p’tit coup volant dans l’caniveau et schplaffff !

  10. Posuto dit :

    Vouais, désole, Maître, je redirai pu ça… Le 4X4 qui pue du cul, je peux la retenir et la replacer dans mon prochain dîner mondain (vers 2015) ??
    RV
    PS : je LA veux bien votre C3 femelle, en échange de notre Twingo de 2001 ou de notre Toyota de 1997 ?… Quelle couleur ?…

  11. Cowboy dit :

    La couleur, on n’avait pas de préférence. Notre seule exigence était d’éviter les couleurs foncées parce que trop salissant et que j’ai autre chose à faire qu’à la laver. Du coup, elle est noire. C’est tout ce qu’ils avaient. Sinon fallait revenir, et ça aussi, ça m’em….dait.

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