Confidentiel

Il y a des gens qui font des études. C’est leur métier de faire des études. Ils sont payés pour faire des études. Quand ils ont fini leurs études, ils rédigent d’imposants rapports. Les rapports sont de gros dossiers mis dans des chemises sur lesquelles on écrit au feutre : « Rapport Truc », « Rapport Machin ». C’est très impressionnant, les rapports. Grâce à Excel, les rapports sont devenus plus beaux, plus colorés, avec des graphiques, des histogrammes, des barres et des courbes, des secteurs et des nuages de points, des aires et des cylindres, des cônes, des pyramides et des camemberts. Les rapports les plus impressionnants sont ceux où il est écrit : « Confidentiel », ce qui veut généralement dire « Patate chaude ». Mais on ne peut décemment les appeler ainsi. Imaginez un directeur, un PDG, bref, un d’en haut de l’échelle hiérarchique circulant dans les couloirs avec un dossier marqué « patate chaude ». Ça le ferait pas. « Confidentiel » fait sérieux, très sérieux même, tout en désamorçant l’inquiétude. « Patate chaude » renseigne sur le contenu du rapport, alors que « confidentiel » renseigne sur le statut de celui qui tient le dossier sous le bras. Une nuance qui change tout.

Les rapports confidentiels, vous n’avez pas le droit de les consulter, à moins d’être dans la confidence, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Je ne me souviens pas avoir jamais consulté un dossier où il était écrit « confidentiel » (et de toute façon, je l’dirais pas puisque, justement, ç’aurait été confidentiel).

Les rapports confidentiels ne sont consultés que par un nombre infime de personnes, parfois même une seule (d’où leur nom).

Lorsque les gens qui réalisent les études ont terminé leur rapport, ces rapports sont déposés sur un bureau, dans un bureau. Généralement sur le bord du bureau ou dans la panière portant l’étiquette : « Rapports ». Sauf bien sûr pour les rapports confidentiels qui sont prioritaires. Les rapports confidentiels sont aux autres rapports ce que les véhicules d’incendie ou de police sont aux usagers de la route. Ils grillent les feux rouges. Ils ne passent jamais par la panière étiquetée « Rapports ». Ils sont déposés fissa au beau milieu du bureau, pile sur le sous-main en cuir, juste en face du fauteuil du « confidé ». Au besoin, la secrétaire fait un peu le ménage autour pour que le rapport confidentiel ressorte bien, pour qu’on le voie au premier coup d’oeil. C’est que le rapport confidentiel est toujours très attendu. Et la secrétaire prend soin de bien refermer à clé en sortant.

N’en ayant jamais consulté, j’ignore ce que contiennent les rapports confidentiels. En revanche, j’ai lu des tas de rapports qui ne l’étaient pas (ainsi récemment, pendant la campagne électorale, des rapports du Conseil Economique et Social) et compte tenu de ce que j’y ai souvent découvert, je n’ose imaginer ce que contiennent les rapports confidentiels.

Une question qui se pose est de savoir ce que deviennent ces rapports une fois dans la panière ou sur le sous-main en cuir. Tout porte à croire qu’ils sont lus. Mais par qui ? Il est bien évident que sur les bureaux des hauts responsables, des décideurs de tout poil, des ministres, les rapports tombent comme à Gravelotte. Ces gens ne peuvent « techniquement » prendre connaissance de tout, d’autant plus qu’une des caractéristiques du rapport est d’être volumineux. Il est des rapports, en effet, en comparaison desquels « Guerre et Paix » fait figure de fascicule. Donc, il doit y avoir des personnels, des équipes spécialement affectés à la lecture des rapports. Ils doivent être chargés de les ébarber, d’en extraire la pulpe, la quintessence, d’en enlever le gras, d’en casser le noyau pour ne garder que l’amande. Ils doivent rédiger des rapports de rapports. Le monde des rapports serait ainsi un monde gigogne, une sorte de Galerie des Glaces où les rapports se reflèteraient à l’infini pour apparaître de plus en plus petits. Pour les rapports confidentiels, on doit faire appel à des hommes et des femmes de confiance. Tous les décideurs en ont. Des gens qui se feraient hacher menus pour leur hiérarchie. Je me demande parfois comment on recrute un homme ou une femme de confiance. En tout cas, moi, au moment de l’entretien d’embauche, je leur confierais un secret avant de les torturer pour voir s’ils lâchent le morceau. Y a que comme ça que l’on peut être sûr. On m’aurait confié le recrutement d’Eric Besson, on se serait évité bien du tracas.

Maintenant, à quoi sert un rapport ?

Normalement, et d’après la définition officielle, un rapport fournit un état des lieux dans un domaine précis, il dresse un inventaire des « plus » et des « moins » d’un secteur particulier et propose ensuite des solutions pour qu’un maximum de « moins » deviennent des « plus ». Les rapports ont pour objectif de faire « bouger les choses ». En mieux.

Dans un article du Monde en date du 26/06/07, je viens d’apprendre que l’Association pour la Recherche sur le Cancer (ARC), l’Institut National du Cancer (INCA) et la Fédération des Accidentés de la Vie (FNATH) ont récemment dépêché un certain nombre d’études portant sur « l’exposition et la reconnaissance des cancers professionnels ». Ces organismes dépenseront à cette fin 1,2 million d’euros sur deux ans. Ça donne une idée du sérieux et de l’ampleur du projet.

D’après l’article, ils seraient d’ores et déjà en possession de pré-rapports. Le pré-rapport est toujours un gage de sérieux. Que disent ces pré-rapports ? Quelques exemples :

(…) « La connaissance du nombre de personnes atteintes d’un cancer professionnel est qualifiée de « faible, faute de registres » par l’INCA. » (…)

(…) « Chaque année en France, de 11 000 à 23 000 nouveaux cas de cancers sont attribuables aux conditions de travail ». (…)

(…) « Ces pathologies se traduisent par de fortes inégalités sociales : un ouvrier meurt trois fois plus de cancer du poumon qu’un cadre et 70 % des salariés exposés à des cancérogènes sont des ouvriers. » (…)

(…) « Certains facteurs professionnels reconnus comme cancérogènes avérés par le Centre International de Recherches sur le Cancer (CIRC) ne sont pas encore considérés comme tels dans la législation ou la réglementation. Les expositions à ces substances ne peuvent donc être reconnues comme maladie professionnelle. » (…)

Comment un rapport devient-il confidentiel ?

En un mot comme en cent, ces différentes études poseront des constats irréfutables et convergents. Elles montreront la nécessité (l’urgence) qu’il y a à développer une connaissance fine des risques professionnels, à tenir des registres à jour, à faciliter la reconnaissance des maladies professionnelles et à développer de meilleures conditions de travail.

Car elles montreront qu’à 35 ans, l’espérance de vie d’un ouvrier est de 38 ans et que celle d’un notaire est de 44,5 ans, que la probabilité de décès entre 35 et 65 ans est de 13% pour le notaire et de 26% pour l’ouvrier. Elles montreront que la France fait partie des états européens où les inégalités devant la mort sont les plus fortes, en dépit de l’élargissement de l’accès aux soins, que la mortalité des manuels entre 45 et 59 ans est supérieure de 71% à celle des hommes du même âge ayant une activité intellectuelle ou que les hommes de 35 à 50 ans sans diplôme ont un taux de mortalité quasiment trois fois supérieur à celui de ceux ayant fait des études supérieures. Etc.

Elles montreront enfin que plus le travail est dur et peu qualifié, plus il est exposé aux dangers, aux accidents, aux maladies de toutes sortes.

Elles montreront que dans ce contexte, des slogans du type « Travaillez plus pour gagner plus » relèvent de la non-assistance à personne en danger, que « travailler plus », pour de nombreuses catégories professionnelles signifient « mourir plus vite et plus tôt ».

Ces rapports, fatalement, échoueront sur des bureaux, dans des bureaux. Et s’ils prennent l’orientation qu’on peut leur prévoir, ils auront droit au tampon « confidentiel ». Ils seront lus par des hommes et des femmes de confiance, ils seront allégés de leurs redondances et de leurs scories et iront se perdre dans les reflets de la grande Galerie des Glaces des rapports.

CowboyCowboy

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17 commentaires pour Confidentiel

  1. totem dit :

    Cowboy, votre rapport sur les rapports dénote bien de l’ennui qu’il y a à lire des rapports car je n’en ai pas achevé la lecture, néanmoins ceci apporte la preuve à votre démonstration sur le caractère ch…t des rapports.

  2. Cowboy dit :

    Dérive perlocutoire donc… ça arrive. Car, précisément, ma démonstration est aux antipodes des intentions que vous lui prêtez. Je pense en effet que les rapports, il faut les lire.

  3. Posuto dit :

    Le fait que ces rapports soient fabriqués par « des gens qui font des études » et que ceux-ci subissent un taux de mortalité quasiment trois fois inférieur à ceux qui n’écrivent pas de rapport, est-ce que ça joue sur la confidentialité des objets en question ?
    (je participe au concours de la question la plus mal tournicotée du mois, j’ai gagné ?).
    Kiki

  4. Michèle dit :

    Pendant tout la lecture de votre préambule, je me suis questionnée sur le secret d’enfant que vous alliez nous confier (la madeleine de Proust, la culotte de cuir rembourrée du Bon petit Diable), puis j’ai compris enfin que vous nous conduisiez enfin à votre thème favori depuis un temps certain sur la deliquescence du temps qui passe, inexorable. Pour vous, parce que vous avez fait des études, ce temps imparti sera plus long. Comment, nous, lecteurs, pouvons-nous vous faire retrouver quelque légèreté ?

  5. Cowboy dit :

    kiki, c’est gagné ! Enfin, je n’en suis pas sûr, mais j’ai la flemme de faire les calculs pour vérifier.
    ——————————
    Excellente remarque et belle ambition, Michèle. Ma légèreté est souvent perfectible. Quoique, à y regarder de près… il me semble que le vent n’est pas très lourd.
    S’agissant de mon temps de vie gagné en études, je crains hélas qu’il soit contrarié par un tabagisme impénitent.

  6. Titania dit :

    (sursaut d’étonnement)
    Quoi ? Elle est toujours là, cette pipe ? (si je peux me permettre.)
    (Tentative de légèreté, comme toujours)

  7. Permettez-moi cette petite anecdote. Au cours de mes trente années passées dans la Fonction publique, nous avions une coutume : il faut inscrire CONFIDENTIEL sur un rapport, sur une page couverture, ou en filigrane, pour que ledit document trouve preneur et qu’il soit lu. Bizarre la curiosité des gens à vouloir lire ou s’approprier subrepticement ce qui est de nature confidentielle ! Miracle de la nature ou de l’intelligence humaine. Combien d’arbres aurions-nous sauvé avec ce que nous appelions affectueusement les rapports tablettes ?

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

  8. tilu dit :

    On s’autorise à penser dans les milieux autorisés qu’un rapport confidentiel secret aurait peut être était effectué …. ça me rappelle quelqu’un ça…

  9. marie dit :

    Mais aussi, pourquoi ne pas faire directement ces quintessences de rapport plutôt que ces énormes rapports (qui ne peuvent être aussi prenants que « Guerre et paix », et là n’est pas leur fonction) qui ne seront pas lus… alors qu’il le mériteraient… pour l’anecdote de Pierre R Chantelois, en fait, voila qui ne m’étonne pas… et d’ailleurs je vais de ce pas l’inscrire sur le dernier rapport Bentolila… histoire de m’y remettre plus rapidement 😉

  10. expat'à pattes dit :

    ah bah c’est beau les gens qui ralent, font refaire le monde, tout ça… oui mais pas pendant les vacances alors, les conges payes c’est payés faut en profiter… et moi je fais quoi à la cafét’ ???
    je boude, ce qui ne peut être une grande perte pour vous, mais je boude quand même.

  11. Cowboy dit :

    expat’àpattes,
    Que nenni, je ne suis pas en congé et votre bouderie m’affecte bien plus que vous ne le pensez. Vos visites me sont précieuses.
    En fait, le semi-silence qu’on observe sur ce blog tient à plusieurs raisons :
    – petite lassitude,
    – conscience forte de mon insignifiance, voire inutilité,
    – emploi du temps chargé jusqu’en fin de semaine.
    Bien à vous.

  12. Michèle dit :

    Je confirme le désarroi de celui, celle qui ne part pas en vacances, a aimé ce rendez-vous, ne l’a plus, se sent inutile et même insignifiant parce que plus de lieu chaleureux où poster un commentaire, et le dérisoire de ces rencontres virtuelles qui dénotent une vacance d’emploi du temps qui, si l’on osait la regarder en face, soulèverait des vagues tsunamiesques.
    Moi, je ne boude pas, mais vous me manquez. Votre blog en fait, pas vous.

  13. Cowboy dit :

    Michèle,
    Heureusement que votre dernière phrase atténue la force du dithyrambe sinon je me sentirais obligé de me mettre au travail derechef.
    En fait, je me suis installé dans une sorte de « retraite réflexive » 🙂 sur le genre. Je pourrais continuer sur le rythme ancien (de décembre à mai) et devenir une sorte de fonctionnaire du blog. Pas très roboratif comme perspective. Je suis arrivé au bout d’une formule, d’un exercice de style. Je crois qu’il faudrait changer un peu, trouver une autre entrée, un autre mode d’écriture. Je n’ai pas trop le temps d’y penser pour l’instant. En tout cas, votre fidélité et vos toujours intelligents (et instructifs) commentaires réchauffent mon vieux coeur. Merci. 🙂

  14. Michèle dit :

    Je ne savais pas que cela s’appelait un dithyrambe, joli mot. Je viens d’apprendre aussi procrastination. Vous êtes aussi concerné par cela, il me semble.
    Mais changez si vous le sentez ainsi, et trouvez une autre entrée et un autre mode d’écriture si cela vous convient mieux. Mon vieux coeur à moi a besoin de régularité et je ne hais pas mes voisins, je les invite même à manger bientôt mais je hais les séparations impromptues, inattendues. Et puis tous les « aimés « (le terme est fort, toujours ces excès) sont en panne d’inspiration ou en vacances ou en doute existentiel (Toundramante, on en est aux résultats maintenant, je hais mes voisins, peut-être que le barbecue a mis le feu à son logement et Miss Bille craque aussi, heureusement les Posuto s’accrochent aux branches et il reste la République des Livres mais avec des com. infatués pour la plupart. L’intelligentsia qui se la pète, trop peu pour moi. Je ne parle pas de P. Assouline dont j’aime beaucoup le ton et la vivacité d’esprit. Et si vous faisiez votre retraite réflexive avec nous par exemple vos lecteurs, ce serait peut-être fructueux ?

  15. Chère Michèle, je vois que vous avez installé votre chaise longue à l’ombre du tilleul (tuberculeux) de Monsieur Cowboy. Vous avez raison. Ce dernier semble avoir déserté les lieux. Il est en « retraite réflexive », parait-il… Après avoir mené ce blog tambour battant pendant des semaines, tiré plus vite que son ombre sur tout ce qui bougeait à droite, liquéfié ses commentateurs pour un subjonctif oublié, il se retirerait subitement sous sa tente, tel le Ioda … en «retraite réflexive » je suis! Tu parles ! Il est tout simplement en train de se faire griller le lardon sur une cote californienne, entre deux siestes crapuleuses qui s’étirent tout l’après-midi, à la discrétion pudique de persiennes closes. Il passe prendre de temps à autre la température de son blog (je leur manque ? parfait !).Est-ce un programme raisonnable pour un «vieux cœur » à réchauffer (voyez comme il sait parfaitement titiller la fibre maternante de son « lectorat essentiellement féminin »…) ? Passons…
    Miss Toundra est partie quelques jours faire un stage de danse contemporaine à Biarritz. Les résultats du français du bac seront publiés le 6 juillet. J’ai l’impression qu’elle s’en soucie comme de sa première dent de lait ! Quant à moi, je suis déjà en train d’armer mon barbecue. Mes voisins des Landes (malencontreusement installé sous les vents dominants) vont être gâtés. Pour le démarrage de la longue série de l’été : sardines grillées sur lit de sarments de vigne. Odeurs fortes assurées. Et en horaires un peu décalés, pour leur mettre dans le nez au moment de leur dessert…

  16. P. Chantelois a raison. Pour être lu, un rapport doit être marqué du sceau « confidentiel ». Il est certain qu’au moins, il sera ouvert!
    Mais la suite n’est pas assurée pour autant…
    L’énormité de la confidence le relègue bien souvent au placard de l’indifférence.
    Moi, à force de rapports inutiles, j’ai fini par écrire des romans…Au moins ai-je trouvé quelques lecteurs concernés par la duperie des politiques linguistiques!

  17. Cowboy dit :

    Calomnie, JHMV ! Calomnie ! Vos tentatives de déstabilisation de mon lectorat pendant une de mes brèves escapades parisiennes -que j’ai mise à profit pour découvrir tant d’attraits cachés, insoupçonnés de notre capitale- feront long feu.
    Cette « retraite réflexive » que vous brocardez avec insolence se poursuit désormais à l’ombre d’un tilleul qui doit à mon élagage injustement décrié sa couronne parfaite. 🙂

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