William Sarkspeare

William Shakespeare (1564-1616)Vous avez lu Jules César, de William Shakespeare ? Ce passage où Marc Antoine, dans une adresse aux citoyens de Rome, après l’assassinat de César, dresse insidieusement un réquisitoire implacable contre Brutus, tout en feignant de l’encenser en répétant inlassablement « And Brutus is an honourable man ». Chef d’oeuvre rhétorique.

Eh bien Sarko, l’autre jour, à la radio, m’a rappelé -toute proportion gardée et le talent en moins bien sûr- cette longue tirade que je croyais oubliée. Il évoquait un projet de loi qui lui tient à coeur comme à celui de nombreux Français qui n’ont pas attendu les soldes sur la valeur Travail pour se l’épingler au revers. Je veux parler du service minimum en cas de grève. Ce projet de loi vise en priorité les transports publics mais tout laisse penser qu’il serait avantageusement élargi à l’ensemble du monde du travail. Réserver une bonne idée à un seul secteur, ce serait gâcher. Ce projet s’appuie sur une idée simple, de pur bon sens : la grève est un droit, le travail aussi.

Donc, Napoléon le Petit, qui répondait aux questions de je ne sais plus qui, développait son idée-phare. Mais attention, annonçait-il en préambule : « Il n’est pas question de toucher au droit de grève » et au cas où des fâcheux se méprendraient, il en remettait une couche trois phrases plus loin : « Je respecte le droit de grève ». Plus loin encore -je cite en substance- : « Entendons-nous bien, la grève est et reste un droit ». C’est qu’attention, il y tient au droit de grève, notre président ! Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il en fomenterait une lui-même mais on sent bien qu’il ne faudrait pas trop le pousser.

S’il avait lu Shakespeare -ou même s’il en avait entendu parler-, facétieux comme il est, peut-être se serait-il fendu d’un petit clin d’oeil littéraire en lâchant : « Et le gréviste est un homme honorable ».

En tout cas, une chose est sûre : l’initiative de notre président peut compter sur un soutien populaire sans faille. On ne peut nier en effet que les gens en ont marre de ces grèves qui prennent l’usager en ot… oops, pardon, j’ai eu chaud. Bref, les gens en ont ras-le-bol de se retrouver en carafe chaque fois que ces privilégiés-nantis-trop-payés de la RATP ou de la SNCF ont décidé de se croiser les bras.

Y a qu’à écouter les micros-trottoirs que les médias, à chaque fois, nous servent à l’heure prandiale :

« Y nous emmerdent ! »
« Y bloquent tout ces enf… bip »
« C’est une honte. Tout est paralysé à cause d’une poignée de… bip »
« Bon sang de bois, qu’y soillent pas contents, d’accord, mais qu’y viennent pas nous emmerder »
« Y peuvent pas trouver d’autres moyens, nom de Dieu ? »
Etc.

Oui, oui, bien envoyé et qu’il me soit permis d’applaudir. Autant le micro-trottoir me laisse souvent sur ma faim, autant j’en assimile souvent les émanations à celles qu’exhalent le flexible d’une motocrottes, autant je salue ici des analyses d’une grande perspicacité. Car oui, la grève bloque tout, la grève paralyse tout, la grève emmerde tout le monde, puisque… telle est sa vocation. 

Oui, oui, oui et beaucoup de fois oui, le but de la grève, son unique raison d’être, c’est de tout bloquer, de tout paralyser, de tout congestionner. Rien d’autre. La grève n’est pas l’expression d’une revendication. Jamais. Elle est la preuve de son échec. Elle est le dernier remède à la surdité. Et, pour répondre au quatrième micro-trotté : « Non, deux siècles d’histoire prolétaire ont démontré qu’il n’y avait pas d’autres moyens. »

Souvenirs, souvenirs…

Grève des mineurs en 1906Je suis personnellement issu de ce qu’on appelle « classes laborieuses ». Lorsque j’étais enfant, je ne me souviens pas que Pap’ ait jamais failli à un appel à la grève. Pap’ n’était pas un militant. Ce n’était pas une lumière non plus (je crois même qu’il faisait des économies d’intelligence pour moi plus tard). Il n’était d’aucun parti politique. Il avait la pensée sommaire. Pour lui, tous les patrons étaient des pourris et les syndicats des vendus. Rien que ça. Il votait à gauche parce qu’il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire d’autre et chaque mouvement de grève lui apparaissait ipso facto comme justifié puisque l’occasion de déverser toute la rancoeur accumulée par la longue histoire des travailleurs et la sienne propre.

Je me rappelle de conflits interminables, de piquets de grève pour lesquels il était toujours volontaire. Mam’ préparait la gamelle et il repartait à la nuit tombée relayer l’équipe de jour. Il n’oubliait jamais en partant de rafler tous les roulements à bille qu’il me récupérait à l’usine pour jouer aux boulets. « Au cas où les flics se pointeraient c’te nuit, disait-il, faut pas se laisser surprendre ».

J’avais un moyen très facile pour mesurer la dureté d’un conflit. Je comptais les jours de grève dans mon assiette. Son contenu était inversement proportionnel à la durée de l’action. A force, vous finissez par poser des estimations très fiables. Bien sûr, je me lassais assez vite de ce petit jeu mais même si l’expression avait existé, je ne crois pas que j’aurais eu le sentiment que Pap’ me prenait en ot… oops… encore !

Tant qu’on est dans les souvenirs, je me rappelle aussi les grèves d’EDF-GDF. Ah, ceux-là, y faisaient pas dans la demi-mesure. Dès qu’arrivaient les 11 h 30 ou les 18 h 30 -juste quand vous mettiez le frichti à cuire- tac, ça ratait pas, ces salauds vous coupaient le jus. Mam’ gueulait parfois et ma grand-mère offensait le nom du Seigneur :

« Mais nom de Dieu, le font exprès, ma parole ! »
Pap’ répondait : « Ouais, le font exprès. Y sont pas fous quand même ! Vont pas te couper l’jus pendant que tu fais ta sieste, non ? »
« C’est pourtant pas les plus à plaindre » disait ma grand-mère. Et c’était parti. Le ton montait, ça gueulait. Pap’ essayait de lui faire comprendre que la mise à mal des avantages des uns ne se ferait jamais au bénéfice des autres et que si on laissait les puissants s’en prendre aux premiers, sûr que les seconds seraient les prochains sur la liste. Il lui donnait même des propositions d’action pour une récupération rapide des bienfaits de la fée « électricité » :

« Au lieu de gueuler comme un putois et de pleurer sur ton frichti, tu f’rais mieux de descendre avec eux dans la rue. Nous, les prolos, on part toujours en ordre dispersé et c’est ce qui nous perd. Quand UNE corporation descend dans la rue, toutes les autres devraient les rejoindre. Tu verrais que les môssieurs, les cadors d’en haut, y feraient pas longtemps les marioles. Seulement voilà, eux, ils savent diviser pour régner et nous, comme on est cons comme des paniers, on se fait toujours couillonner. » Puis, il se tournait vers moi et lâchait : « Toi, t’as intérêt à bien travailler à l’école pour êt’ moins con que nous ». Mais bon, je vous disais, question conscience politique, mon dabe… que dalle.

Parenthèse : y a bien dû y avoir des grèves à EDF depuis que j’étais petiot, non ? Et même très récemment. C’est drôle, y m’coupent plus l’jus ! Ça se fait plus ?

Et oui, la grève, désolé d’être brutal, c’est pour foutre la merde ! Si y a pas merdier, congestion, paralysie, y a pas grève. Une grève sans merdier est une grève ratée. C’est un emplâtre sur une jambe de bois. C’est le placebo du conflit social. Une grève sans merdier, ce serait, selon la proposition présidentielle, une sorte de jour de solidarité, un jour comme les autres, non payé, c’est tout. Et les grèves pourraient durer, durer, durer, durer, durer, mais durer…

La proposition de légiférer sur le dossier relève de la pure et simple volonté de mise à mort du droit de grève. Rien d’autre. Cette proposition vise (et réussit) à faire croire que, ponctuellement, des gens débrayent sur un simple caprice. Ils se lèveraient le matin avec une pensée soudaine : « Qu’est-ce qu’on pourrait bien bloquer aujourd’hui pour les faire chier ? », « Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire pour perdre de l’argent ? (NB Sarkozy disait sans vergogne, dans la même interview, que les jours de grève ne seraient pas payés. Traduction : les jours de grève sont SYSTEMATIQUEMENT payés !!!!!)

Cette proposition de légiférer sur le dossier vise (et réussit) à faire croire que la grève est la toute première forme d’un conflit social, qu’elle intervient tout à trac, que rien ne l’annonce. M. Sarkozy omet volontairement de dire que les syndicats (quoiqu’en pensait Pap’) sont aux mains de gens relativement responsables, que la grève est TOUJOURS une solution de dernier recours, quand la morgue, le mépris des puissants se sont exprimés dans toute leur sourde et indifférente brutalité. Et ils sont même tellement responsables, les syndicats, que la plupart du temps, ils sont bousculés par leur base qui prend elle-même l’initiative du mouvement parce que trop, c’est trop, parce qu’on n’en peut plus, parce que ça ne peut plus durer. M. Sarkozy oublie aussi volontairement de dire que la dureté de certains conflits, leur durée (cf. CPE) sont la conséquence des stratégies de pourrissement aussitôt mises en place dès qu’un conflit éclate.

Souvenez-vous. Le CPE, trois mois au bas mot. Mais il est vrai que ce mouvement concernait l’éducation, un secteur peu productif. La grève d’une usine à intelligence n’affecte que peu l’économie.

D’autres grèves trouvent plus rapidement leur issue. Les grèves de routiers par exemple, qui, lorsqu’elles ne se soldent pas par l’avènement d’un Pinochet, assorti d’une prime de 30000 morts, se règlent assez rapidement. Là encore, je me souviens : Augmentation des carburants ? Les patrons des grandes entreprises de transport demandent à leurs chauffeurs de garer leurs 35 tonnes aux carrefours. Problème réglé en 3 jours. Léger retard dans la livraison de votre écran plat. On a eu chaud.

Allez, basta ! Ce que veut M. Sarkozy, c’est que l’économie libérale puisse donner sa pleine puissance. A cette fin, il faut définitivement priver le travailleur de son dernier, ultime moyen d’enrayer la machine, de bloquer un système fait et pensé aux dépens de ses droits et de ses intérêts fondamentaux.

Re-parenthèse (juste un détail que vous n’aurez pas manqué de remarquer) : Vous savez qu’on a tous nos tocs ou nos blocages, des trucs qu’on ne supporte pas. Mon fils J., c’est le bruit d’un frottement sur du polystyrène, F. c’est le bâton des esquimaux (les glaces s’entend), moi, c’est tout bête, c’est l’expression « prendre l’usager en otage » que je ne supporte pas. Mais alors, pas du tout. Croyez bien que je le déplore, mais c’est comme ça, je n’y peux rien. Chaque fois que je l’entends, je vois rouge. J’ai moult fois expliqué pourquoi, je ne vais pas y revenir (cf. « La peur : l’EPO de la croissance« ). Je voudrais simplement prévenir : le premier qui l’utilise en commentaire… c’est bien simple :

Je l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Je le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Je le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Je le tocarde et le marmine,
Le rape à ri et ripe à ra.
Enfin, je l’écorcobalisse ! *

C’est bien clair ? J’insiste : C’EST BIEN CLAIR ? On est bien d’accord ? On viendra pas se plaindre après ? Parfait. Bonsoir. 

* d’après Henri MICHAUX, « Le grand combat » (Qui je fus ?)

CowboyCowboy

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10 commentaires pour William Sarkspeare

  1. Posuto dit :

    Ah, le bâton d’esquimaux.
    Et les ongles sur le jean, non ?
    A part l’oubli des ongles mon accord est total. Le coup de maître, à mon sens, c’est cette déclaration : « les jours de grève ne seront pas payés ». C’est formidable. Hein ?!?! De quoi ?!?! dit Madame Michu en tordant son torchon. Boudiou, c’est qu’y z’étaient payés les jours de grève avant, alors ?!?! Ah, c’te honte.
    Ou comment distiller un mensonge avec délicatesse à des fins manipulatives efficaces. Marc Antoine aussi a fait ça ? (désolée, je n’ai pas lu « Jules César », sauf par moment dans Astérix mais ça compte pas)
    Kiki

  2. Pour les coupures EDF, mon père à moi était dans le coup ! J’ai le souvenir aussi qu’il a beaucoup progressé à la pétanque à cette époque-là !

    Que notre président affirme respecter le droit de grève, c’est fort aimable. Le contraire serait un peu embêtant vu qu’il s’agit de rien moins qu’un droit à valeur constitutionnelle depuis le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 (reconnu comme ayant valeur constitutionnelle). Ce dernier précise que “le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent”. Sans toucher au principe, la loi peut l’aménager.

    (Rappel : le Conseil constitutionnel a défini la grève comme “une cessation concertée du travail pour la défense des intérêts professionnels”. Cette cessation est aussi collective : on ne fait pas grève tout seul ; il faut être au moins deux.
    Ce droit, dans le secteur public, se heurte à un autre principe constitutionnel fort : la continuité du service public… )

  3. Michèle dit :

    « L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
    C’en sera bientôt fini de lui;
    Il se reprise et s’emmargine mais en vain ;
    le cerceau tombe qui a tant roulé
    Abrah, Abrah, Abrah,
    Le pied a failli
    Le bras a cassé
    Le sang a coulé
    Fouille Fouille Fouille
    Dans la marmite de son ventre est un grand secret »

    Moi je ferais le Grand Combat à celui qui m’a fait une promesse et ne l’a pas tenue, mais il s’est espudriné et je n’ai pu le rattraper, d’ailleurs c’en est bientôt fini de lui.
    Quel bonheur ce blog littéraire !
    Merci à F. à J et à Cowboy…

  4. Cowboy dit :

    Oui, Kiki, Marc Antoine a fait ça mais ça avait quand même une autre gueule. Quant à Astérix, effectivement, euh…, ça compte pas. Pas trop déçue ?
    ——————
    JHMV,
    Vous savez tout ça par coeur ou vous vous êtes fait un tabouret avec le Code Civil, la Constitution, les rapports reliés du Conseil Constitutionnel et tutti quanti ?
    ——————
    Merci encore Michèle pour l’apport complémentaire. Et merci aussi pour le compliment. Mais vous devriez changer de pseudo de temps en temps parce qu’on va penser que je loue une claque 🙂
    PS et le premier qui dit…
    « si tu devais louer toutes celles que tu mérites, te faudrait un sacré budget »
    … en prend une !

  5. totem dit :

    Et je dépose un préavis avant de faire crisser une craie blanche sur un tableau noir…

  6. Cowboy dit :

    Totem, si on peut éviter ça, j’aimerais autant. Alors transmettez immédiatement la liste de vos revendications, on verra ce qu’on peut faire.

  7. Titania dit :

    Vi, Kiki, dans « Julius Caesar », Antoine dit à mots couverts que Brutus est une grosse saloperie d’hypocrite et de meurtrier qui n’a de cesse de calomnier sa victine fraîchement trépassée. Et le tour de force est qu’il ne cesse de répéter qu’on ne peut mettre en doute les paroles accusatrices de Brutus envers César (et qui justifieraient le massacre de César par les conjurés) en répétant que Brutus est un homme honorable. Même si la traduction en français perd beaucoup mais que vous avez quand même l’occasion de la lire, je vous encourage à vous y plonger et, j’espère, apprécier.

  8. Cowboy dit :

    Ah ces pédagos… C’est plus fort qu’eux, hein ?
    N’empêche que la Kiki, ferait bien d s’y mettre fissa… ça sent l’interro à venir.

  9. Je suis venu. J’ai vu. J’ai lu. De mots je n’ai plus tant la leçon est retenue.

    Pierre R. Chantelois

    Montréal (Québec)

  10. Jab dit :

    @ve fils de vache
    T’ayant lu chez Totem, je passe chez toi en visite. Excellent Papier.
    Juste une réflexion : la grève, c’est comme les usines, faut des hommes dedans pour que ça s’arrête. Comme y’a moins d’usines et beaucoup de robots-machines, y’a statistiquement moins d’heures de grève, mais plus de gens sur le sable.

    Sous les pavés la plage.
    L’oiseau des îles : Jabiru

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