Prétérition

Oui, bon, on va pas en faire un fromage. D’ailleurs, je n’avais jamais dit « on va parler de la TVA sociale », j’avais dit (ou plutôt écrit) « on pourrait parler de la TVA sociale ». Nuance. Vous pouvez vérifier (dernier §). Je n’avais pas employé le conditionnel à la légère (conditionnel que, je le rappelle, nous avons étudié dans « Solidarité Fort Boyard« , le 22 mai 2007). En écrivant « on pourrait parler de la TVA sociale », j’émettais une éventualité, une possibilité. Rien de plus. Je ne prenais pas un engagement. Je considérais simplement qu’un sujet dont l’influence avait été déterminante dans l’entre-deux tours –au même titre que la péréquation électorale évoqué dans « la java de l’électeur« – méritait qu’un esprit un peu caustique s’en emparât. Des indices forts, récurrents, me persuadaient que le mien pouvait faire l’affaire. C’est tout. Mais, je n’avais rien promis.

Depuis, le temps a passé, on a beaucoup glosé là-dessus, ma contribution ne s’impose plus. J’avoue d’ailleurs que j’ai négligé de bosser le dossier et que je n’ai pas grand chose à en dire. Si ce n’est souligner la dimension sans précédent que prend le « social » aujourd’hui. Tout est ou devient « social ». On avait le « plan social », on avait « la fracture sociale », on a désormais la « TVA sociale ». Si ça continue, seule la sécurité ne le sera plus.

Ça, les types affectés au service « tri lexical » dans les cabinets ministériels, c’est des marioles. Les Jakobson, les Benveniste, les Chomsky, les Ducrot, c’est des rigolos en comparaison. Les Guaino et consort sont de véritables virtuoses de la langue, des artistes instinctifs du verbe, des Paganini de la syntaxe. Vous leur balancez un matin une idée foireuse, débraillée, qui pue sous les bras, vous repassez le soir, ils vous en ont fait un gandin tiré à quatre épingles, un muscadin, un gendre idéal.

« Plan social », aujourd’hui on est habitué, mais avouez que c’était bien trouvé (pour l’époque). Avant, on parlait bêtement de licenciements. Massifs, bruts ou secs. Quand c’était pas purement et simplement de « charrettes ». C’était d’un vulgaire ! Le « plan social » inaugurait une nouvelle ère, une véritable mutation, un regard différent sur le monde du travail. Alors que le licenciement affectait le seul travailleur, le « plan social » intégrait l’entreprise dans son ensemble, voire la communauté tout entière. Le « plan social », ça a quelque chose du genre : « on est tous dans le même bateau, on se serre les coudes et vaille que vaille ». Ça fleure bon la solidarité. Tout dans l’expression est rondeur, tout y est chaleur, on a envie de s’y lover dans le « plan social ». D’abord, y a « plan », ce qui fait pensé, organisé, on sent tout de suite qu’on n’est pas dans l’improvisation (ça rassure), et puis surtout, il y a « social ». Bien la preuve que c’est pas un truc méchant.

Moi, quand je voyage, des fois, en vacances, je vois des panneaux qui indiquent : « Gerbons-les-Palettes 15 » et en dessous, « Gerbons-les-Palettes, par route touristique, 18 ». Moi, je prends toujours la route touristique. D’autant plus que c’est écrit en vert ou en marron, avec des fois un petit logo qui annonce : « Attention ! site inscrit au patrimoine ». Très prometteur. Jamais déçu. D’accord, c’est plus long. Mais on est en vacances, oui ou m.. ! Eh bien le « plan social », c’est un peu la route touristique du licenciement. On musarde, on s’arrête pour prendre des photos et, au bout du compte, on arrive au même endroit que par la quatre voix(1) mais on en a profité.

« TVA sociale », on aurait pu penser que c’était promis au même brillant avenir. Et flop ! le fiasco ! Comment se fait-ce ?

J’ai mon idée. Les types susmentionnés, les affectés au « tri lexical », « au politiquement jargonneux » dans les ministères ont en fait péché par excès de confiance. Trahis par leur avant-gardisme. A force d’être des visionnaires, des pionniers, ils ont fini par perdre tout contact avec le commun. Ils avançaient dare-dare, tel Bonaparte au pont d’Arcole, ils innovaient, ils déroulaient l’écheveau du futur sans s’apercevoir que, derrière, ça traînait un peu des godillots. Ça grognait et ça regimbait.

En lançant l’expression « TVA sociale », ils n’ont pas mesuré le bond linguistique et culturel qu’ils imposaient au citoyen, à l’électeur, lequel -soit dit sans le vexer- n’est pas un aigle.

Car « TVA sociale » est une tout autre figure de style que « plan social ». Beaucoup plus exigeante. Dans « plan social », y a que du bon, pas de gras, pas de bas morceau. Alors que dans « TVA sociale », y a TVA, qui plus est, en majuscules. Et là pas bon. Pas bon du tout. Je le disais l’autre jour, « TVA sociale » est un oxymore (ou oxymoron » si on veut faire son kéké). L’oxymore, je le rappelle, c’est l’art de faire se rencontrer pacifiquement des concepts, des signifiés qui, de prime abord, auraient tendance à se foutre sur la gueule. L’oxymore, c’est un peu le mariage réussi de deux contraires. Et de cette union improbable, émerge un concept nouveau, totalement inédit, des images fortes, audacieuses qui frappent les esprits et, le plus souvent, les séduisent car elles leur donnent de surcroît le sentiment d’être intelligents.

Mais attention, la recette du bon oxymore exige un parfait dosage des ingrédients. Le secret de sa réussite réside dans la juxtaposition de deux éléments de force égale, qui « tirent » dans la même catégorie. Si vous opposez un poids lourd à un mi-lourd, ça peut, à la rigueur, passer. Mais si vous avez, d’un côté un lourd et en face un poids mouche, ça le fait pas. L’oxymore est bancal. Il penche d’un côté, jette de l’ombre sur une partie de lui-même. L’effet foire. Dans « TVA sociale », le gros costaud patibulaire, c’est TVA. « Sociale », à côté, a des airs de danseuse, de petit rat. Ça pouvait pas coller. Quand le manager Borloo a poussé la « TVA sociale » sur le ring médiatique, on a senti tout de suite que le match était truqué, que « sociale » ferait pas le poids. L’électeur a flairé l’arnaque, la tricherie et la sanction est tombée. Brutale, injuste peut-être.

Mais bon, comme je disais plus haut, la TVA sociale, franchement, j’ai rien à en dire. Non, ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est un tout autre dossier, celui du « droit de grève ». Enfin, non, pas le « droit de grève » feu de Dieu, ça pas touche (et Napoléon le Petit a été très clair là-dessus : « je respecte le « droit de grève » a-t-il martelé), plutôt le « droit du travail » ou le « droit au travail ». On hésiterait encore sur l’intitulé. C’est que la TVA sociale, ça les a rendu prudents, les chargés du « politiquement jargonneux ». Donc pour l’instant, on en est à ouvrir « un grand espace de dialogue sur le service minimum. » Là, franchement, faudrait avoir l’esprit sacrément tordu pour mégoter. On peut être tranquille. Il y aura du « dialogue », de « l’espace » -« grand » pour qu’on soit à l’aise-, il y aura du « service » et il sera « minimum ». Qu’on ne vienne pas me parler « d’atteinte au droit de grève ». Quand même.

Voilà, en fait, c’est de ça dont je voulais parler. Mais comme toujours, je digresse et ça va faire tard pour ce soir. Cette fois, promis, on y reviendra –et là, on est d’accord, on parle au futur.

(1) On me demande (en aparté) d’avouer que la route à « quatre voix est un lapsus volontaire ». C’est tentant bien sûr. Disons simplement que le génie a des entrées subtiles. En tout cas, la faute est la bienvenue qui déclenche la crécelle de l’intelligence de mes lecteurs. Cette « route a capella », comme dit JHMV, je la lui laisse.

CowboyCowboy

Publicités
Cet article a été publié dans Divertissement. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour Prétérition

  1. Michèle dit :

    Je le mettrais bien au féminin ce mot « oxymore » de par sa beauté…Mon préféré oxymore :
    « Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
    Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie
    Ma seule Etoile est morte, et mon luth constellé
    Porte le Soleil noir de la Mélancolie. »
    Les Chimères, El Desdichado
    Gérard de Nerval
    Petit clin d’oeil matinal…sur un de vos lapsus.
    Belle façon de chanter à quatre voix, sur ce projet qui n’y va pas par quatre voies, à peine conçu, déjà avorté. Vous avez raison de prendre votre temps, les résolutions deviendront obsolètes, de par la voix du peuple qui se lèvera.

  2. Posuto dit :

    Merci Cowboy d’avoir pointé du doigt l’inadéquation linguistique entre TVA et sociale de manière aussi magistrale.
    Michèle, dites à la voix du peuple qu’elle monte le son.
    Kiki (ki devient sourde en vieillissant)

  3. Et pour tous les ignares, comme moi, qui s’achoppent au titre de cette note :
    Prétérition : figure par laquelle on attire l’attention sur une chose en déclarant n’en pas parler. Exemple : pour ne pas parler de… ; Je ne dirais rien de…cette curieuse route à quatre voix qu’il nous a servie dans son cinquième paragraphe … (ceci dit, une route a cappella, c’est une belle image poétique)

  4. notre nain psychotique est particulièrement friand d’oxymorons : il nous avait déjà trouvé « rupture tranquille » 😉

  5. Cowboy dit :

    Quelles exégèses ! J’en reste sans… voie. Imaginez-vous, à l’aube relative (10h35 !), la tasse de café à la main, découvrant que les trois graines que vous avez déposées la veille ont déjà donné de telles fleurs ! Merci.
    Je prends un autre café. je vous sers un ?
    PS ceci dit, seule Mme de K. a repéré le « bond » linguistique sans « d ». Pour me le dénoncer, dans un murmure, avec tact et discrétion. Je n’ose croire que les autres, perfidement, s’en soient gaussé en silence.

  6. Michèle dit :

    Je l’avais vu à l’aube, le bon sans la brute, ni le truand, l’avais classé dans vos lapsus mais n’ai osé le signaler de peur que vous nous fassiez le coup du mort de nouveau…Au fait Cow boy, vous entrez toujours dans vos bottes de cuir avec vos chevilles exagérément enflées ?

  7. Cowboy dit :

    Michèle,
    Pour tout vous dire, ses bottes, il ne les enlève plus. D’après ce que je sais, il tire légèrement sur le haut, le matin, et file un coup de déodorant. Une fois, il a mis un peu de crème à raser, mais par erreur.
    Oui, je dis bien « il« , car puisque vous revenez sur le « cabot » que vous avez très tôt dénoncé -quoique avec un petit sourire plein de sollicitude-, j’espère que vous voudrez bien me faire l’honneur de croire que si « cabot » il y a, il s’appelle « cowboy ». Je n’y suis pour rien. Je reconnais entretenir avec lui des relations de complicité et d’amitié fortes (teintées d’un peu d’admiration), je lui ouvre cet espace, mais sans plus. Je suis, à titre personnel, beaucoup discret, effacé et pétri d’humilité. 🙂

    PS Bon, mettez-la, c’t’claque, si ça vous fait du bien 🙂

  8. le pilier dit :

    Et le tendre Pilier, c’est pas d’l’oxymoron ça… en sus on déguste à la cool… pour d’élégantes bastonnades….
    Merci cow boy

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s