Spam et TSS

(ou… comment perdre des amis) 

Molière« Philinte :
Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendroit ridicule et seroit peu permise ;
Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le coeur.
Seroit-il à propos et de la bienséance
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

Alceste :
Oui. »

En relisant ces vers, je me disais : « Y a pas à barguigner, Philinte a raison ». Le bon sens populaire l’exprime plus simplement : « Toute vérité n’est pas bonne à dire ». C’est vrai quoi ! Or j’ai beau me le dire et me le répéter, j’en use toujours à l’instar d’Alceste. Ça rate pas. Résultat : je gaffe, plus grave, je blesse parfois et le vide se fait autour moi. Il n’est guère que H. (mon Etienne de La Boétie, souvent évoqué dans ce blog) pour supporter, d’un coeur vaillant, mes injures et mes abominations.

Mais bon, encore une fois, je m’égare, je procrastine… Venons-en au fait :

Voilà… Je voulais dire… euh… un truc. Qui concerne… les élections. Pas que… mais surtout… D’un autre côté, ça m’embête. Si, si. Sincèrement. Parce que je ne voudrais pas qu’on le prît mal. Et le risque est grand. Attendu que je m’apprête à faire reproche à des gens qui, d’évidence, veulent mon bien et dont la position (politique) est fondamentalement proche de la mienne.

Maintenant, je me dis aussi (avec Félix Leclerc) « qu’un coup de pied donné et s’il est bien donné, souvent est pardonné après quelques années ». Bref, attention aux tibias, je vais savater. Sans méchanceté aucune, vraiment, mais sans retenir le coup. Pour la bonne et simple raison qu’on me… fatigue et qu’il s’agit, de surcroît, d’un cas de récidive.

Je m’explique.

En 2002, entre les deux tours, j’étais inondé de mails avec pièces attachées (généralement censées être amusantes) visant à asséner à la bête immonde des coups aussi rudes que répétés. Parfois, on me conseillait d’aller voter (Chirac bien sûr) avec une pince à linge sur le nez… ou avec des gants de ménage. On me proposait de renvoyer les bulletins Le Pen à l’Elysée. Et tout un tas d’autres facéties que j’ai oubliées. Ces messages, j’en conviens, étaient animés d’une colère légitime, d’une volonté d’action louable et d’intentions généreuses. Ils s’accompagnaient toujours d’un conseil express, en post scriptum –et souvent en caractères gras– : « Message à faire circuler d’urgence ! »

Depuis dimanche dernier, rebelote. J’ai dû recevoir quinze exemplaires de l’affiche modifiée de Sarkozy, dix copies (au format .pdf) du texte de Serge Portelli intitulé « Ruptures », autant de fichiers d’un appel d’Ariane Mnouchkine, quelques photos d’un goût douteux, etc. j’en passe et des meilleurs. Et toujours, en PS, la quasi comminatoire mention : « A faire circuler d’urgence ! »

Les messages de 2002 ont ceci de commun avec ceux d’aujourd’hui qu’ils ne me font JAMAIS rire (conformément à l’adage qui dit que si le comique naît de la répétition… l’ennui aussi) et que leur pathétique inutilité, voire leur contre-productivité, me semblent tellement avérées que je m’étonne qu’elles n’aient pas refroidi l’enthousiasme des expéditeurs. 

Bien évidemment, je n’ai fait -ni ne ferai- circuler aucun de ces documents vu que les réseaux de relation et de connivence ne sont pas infinis et que c’est probablement à vous tous que je les renverrais. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’en suis moi-même destinataire à un rythme où mon anti-spam ne sait plus où donner de la tête. Je vous le demande donc :

« Please, stop. And stop NOW. »

Ces messages ne disent rien, ne servent à rien. Ils circulent entre vous (entre nous), entre convaincus de la coterie antilibérale, entre gens qui pensent en rond (et qui prennent le risque d’avoir les idées courbes -comme disait Léo Ferré). Chaque fois qu’ils atteignent (exceptionnellement) un adversaire ou un indécis, gardez-vous bien de croire qu’ils parviendront à les convaincre. Ils irriteront l’adversaire, le renforceront dans ces certitudes et effrayeront l’indécis par leur dimension caricaturale ou outrancière (et c’est en cela qu’ils peuvent s’avérer contre-productifs).

Parenthèse : ces messages ont d’ailleurs, en 2002, alimenté des rumeurs, participé à la diffusion d’informations erronées dont la cible avait alors beau jeu de se gausser (je pense ici à certain parallèle entre un pseudo discours de Hitler et une déclaration de son disciple frontiste). Ces messages relèvent de la même démarche que celles qui incitent certains internautes à faire circuler des alertes au virus fatal ou des appels complètement farfelus à quelque don de moelle osseuse. Autant de démarches inutiles, dangereuses, à travers lesquelles on se donne l’illusion réconfortante d’avoir pour son prochain des bontés à un tarif défiant toute concurrence.

TSS (Tout Sauf Sarkozy), c’est bien mais c’est un peu court. Le vrai combat, -celui qui peut encore mener à la victoire la candidate qui ne la mérite pas mais que ceux qu’elle représente valent bien- appelle d’autres stratégies et des énergies mieux canalisées. Il passe par le débat d’idées*, l’explication patiente et documentée, le démantèlement pièce par pièce de l’argumentaire et du programme du candidat ultralibéral. Il exige donc beaucoup plus qu’un simple clic sur l’icône « Transférer ».

Et si ce bouton devait être notre seule arme, notre unique argument d’ici au 6 mai, alors nous mériterions ce qui nous menace.

* les blogs peuvent les accueillir, les repas de famille ou entre amis aussi.

CowboyCowboy

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4 commentaires pour Spam et TSS

  1. Posuto dit :

    Ce n’est pas juste que vous n’ayez pas de commentaire sur ce très bon billet. Je vous approuve. Sans réserve.
    Pourriez-vous faire suivre mon commentaire svp ? D’urgence !.. 🙂
    RV

  2. La Pelloche dit :

    Bravo et merci pour cette brillante démonstration de la toute puissance de l’inutile !

  3. Cowboy dit :

    A La Pelloche,
    Coquin(e), va ! 🙂 🙂

  4. Je n’ai pas commenté les présidentielles me contentant de lire Cowboy et abondamment la prose française sur la question … Si le grand Félix avait un jour rencontré le petit Nicolas, que lui aurait-il dit ? Je me hasarde…

    Pour qu’il reste, faites-le parler. Le « je » est doux à dire. Pour qu’il parte, parlez. Le même « je » est dur à entendre. (Le calepin d’un flâneur, Éd. Fides, p.25)

    Pierre R. Chantelois
    (Montréal, Québec)

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