Trepalium 2

La série « Trepalium », dont s’ouvre ici le second chapitre (cf. « Trepalium 1 » du 31/03), a été motivée par un double constat, contradictoire :

1- La tentation de la paresse qui me gagne (cf. Prytanée).
2- Le credo sarkozien : « il faut travailler davantage ».

Dans « Trepalium 1 », nous avons abordé la question du travail selon deux entrées :

1- L’entrée étymologique dont on a vu vers quels abîmes de pessimisme elle nous plongeait.
2- L’entrée historique, beaucoup plus riche, qui nous a permis, avec le concours du Conseil Economique et Social (CES) de poser un grand nombre de données chiffrées de nature à éclairer notre réflexion.

D’après le rapport de juillet 2003 du CES (« La place du travail« , 197 pages), la durée hebdomadaire légale du travail n’a cessé de diminuer au cours des cent dernières années.

Rappel des dates les plus importantes :
1919 : 48 h (loi Renaudel)
1936 : 40 h.
1982 : 39 h.
2002 : 35 h.

Chiffres auxquels il convient d’ajouter l’augmentation régulière des congés payés qui sont passés de deux semaines en 1936, à trois semaines en 1956, quatre semaines en 1968 et cinq semaines en 1982. En résumé, et toujours selon le CES, « la durée annuelle légale du travail en France a diminué de moitié entre 1900 à 2000, passant de 3 000 heures annuelles à moins de 1 600. »

Ce que le rapport du CES ne précise pas (sans doute parce que cela va sans dire), c’est que chacune de ces « avancées sociales » est le résultat de « luttes sociales ». Faut-il souligner en effet que JAMAIS, JAMAIS, au grand JAMAIS, aucune disposition favorable au monde du travail (augmentation des salaires, diminution du temps de travail, etc.) n’a été prise à l’initiative du patronat ou d’un gouvernement de droite. Et je mets quiconque au défi de me démontrer le contraire. Je suis d’ailleurs toujours étonné que cette vérité ne soit pas rappelée, martelée, chaque fois qu’un représentant de la droite (cf. Chirac et la fracture sociale ou Sarkozy aujourd’hui) prend le risque de voir son nez s’allonger en entonnant un couplet social.

Que les choses soient claires cependant, je ne demande pas à la droite d’être généreuse. Elle n’a pas, traditionnellement, vocation à l’être. Je lui demande simplement de ne pas essayer de me le faire croire et je prie instamment tous ceux qui se laissent séduire par certains discours de les passer d’abord au révélateur de l’Histoire.

La droite n’a pas, n’a JAMAIS, JAMAIS, JAMAIS placé les préoccupations sociales au rang de ses priorités. Si j’avais lancé un tel truisme, une telle affirmation il y a vingt-cinq ans, on aurait ri. On m’aurait dit : “Tu l’as dit bouffi !” Aujourd’hui, Sarkozy peut citer sans vergogne Jaurès et Blum sans que ceux à qui ce discours s’adresse ne se tapent sur les cuisses. Que s’est-il passé entre-temps ?

La confiscation du discours social auquel la droite se livre aujourd’hui a été rendu possible par l’affaiblissement de la conscience politique collective à partir des années 80, l’effondrement du communisme, et surtout la propagation du discours lepéniste selon lequel “la droite, la gauche, c’est pareil”. Le venin de ce discours s’est progressivement infiltré dans les esprits et Bayrou en est aujourd’hui le laborantin respectable.

Qui, aujourd’hui, oserait parler en effet de “lutte des classes” sans peur du ridicule ? (oui, moi, mais c’est pas un bon exemple). Enfin, voyons ! “lutte des classes ! lutte des classes ?” Soyons sérieux ! C’est un concept obsolète ! Ah bon ? Alors, comme ça, il n’y aurait plus de “classes sociales” ? Plus d’opposition entre une minorité qui possède et ne produit pas et une majorité qui produit mais ne possède pas ? Vraiment ? Et à quel moment la fusion s’est-elle opérée ? J’ai dû rater un épisode.

Mais je m’égare. Là n’était pas mon propos. Il s’agissait de comprendre pourquoi après deux siècles de baisse lente mais régulière du temps de travail, il devenait soudain urgent, vital, d’envisager son augmentation. D’autant plus que, toujours d’après le CES : “au cours du XXème siècle, et plus particulièrement de sa deuxième moitié (c’est moi qui souligne) la productivité horaire du travail a été multipliée par 20, le PIB de la France a quant à lui été multiplié par 14.”

Quoi ? Le travailleur français produit 20 fois plus qu’il y a un demi-siècle ! C’est bien ça ? J’ai bien lu ? Je ne me trompe pas ? Et on lui demande de faire encore un effort ! Je saisis mal la logique…

Je pose donc la question : A qui ? A quoi a profité / profite cette augmentation considérable de la productivité ?

Au travailleur ? Sans aucun doute, puisque -et les chiffres le prouvent- son temps de travail a été réduit de moitié. Seulement voilà… le compte n’y est pas. Et de là à affirmer que les bénéfices que le salarié a retiré de sa productivité accrue ne sont que le résultat d’effets collatéraux, il n’y a qu’un pas que je franchirai aisément.

La preuve en est cette précision du CES : “la croissance de la productivité s’est pour partie (c’est encore moi qui souligne) traduite dans des vagues de licenciements, la baisse de la masse salariale (…) et une hausse du taux de profit.” 

Parenthèses : “Vagues de licenciements !” Z’y vont pas avec le dos de la cuiller, les experts du CES ! On sent bien qu’ils savent qu’ils ne seront pas lus (si ce n’est par les conseillers des cabinets qui taillent aux ciseaux dans les rapports en question).

On y est ! La hausse des profits passe par une baisse de la masse salariale. Tout est dit. C’est la recette du libéralisme. Puisque tu produis 20 fois plus, c’est que tu as 19 collègues en trop. Oui, bon, c’est peut-être pas tout à fait comme ça qu’on calcule, mais c’est l’esprit. En tout cas, c’est sûr, y a trop de monde dans les ateliers et les bureaux. La chasse au gaspi est ouverte. Du vent du balai.  Bon d’accord, il y a des contreparties. Ça produit du chômage. Ah, le chômage ! Au début, ça inquiète. Au début seulement. Jusqu’à ce qu’on découvre tout le bénéfice qu’on peut en tirer.

Alors on compte. Un million de chômeurs ! Ouh là… ça fait beaucoup, ça, non ? Ça va tousser… Non, non, rien ne se passe. Deux millions !!! Aïe, cette fois, on atteint le seuil critique. Penses-tu ! Trois millions. Ça passe encore. Et c’est là qu’on prend la mesure de l’aubaine. Oui, une société occidentale peut fonctionner avec 10, voire 15% de chômeurs. Bon, je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle fonctionne mieux… quoique. Car le chômage lui-même s’avère productif. Il produit de la peur… de la peur… du chômage justement. Et c’est très bon ça, madame, trèèèès bon.

Ça vous met à l’abri de la tentation revendicative. Tu cours au chagrin tous les matins mais dis-toi bien que c’est pas donné à tout le monde. Petit veinard, va ! Regarde-les tous ces chômeurs en haillons, regarde-les comme ils t’envient. “Contemple-les mon âme, ils sont vraiment affreux.” Mais attention, si tu fais un seul faux pas, si tu trébuches, ils t’arrachent la musette et pointent à ta place. 

Mais bon Dieu mais c’est bien sûr ! Donnez-leur à tous un bon boulot bien stable et vous verrez qu’ils auront des exigences. Comme aurait dit ma grand-mère, “le libéralisme sans chômage, c’est comme un baiser sans moustache.” (oui… bon…)

Et la précarité dans tout ça, dites-moi ? Ah, la précarité ! 
La PRE-CA-RI-TE !
La PRE-CA-RI-TE ! Alors là, monsieur, c’est de l’églefin. On touche à l’art. La précarité est au chômage ordinaire ce que Mozart est à Richard Clayderman, ce que le caviar est aux oeufs de lump…

Mais il y est tard, monsieur, il faut que je rentre chez moi.

A suivre…

CowboyCowboy

PS aujourd’hui, la rigueur… comme disait Kiki vous savez… hum… mais bon fallait pas me mettre la pression aussi.

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6 commentaires pour Trepalium 2

  1. toundramante dit :

    Mmm… bon texte ça… good… Trrès interessante toute la partie sur l’historique… « Bonne analyse… »… avec Brel qui achève sur la dernière phrase… ah good, very goood… On serait presque d’accord avec vous !

    (Hors sujet et aparté : la version de Noir Désir de Ces gens-là est excellente, je vous la conseille…)

  2. Cowboy dit :

    Attends que j’l’attrape, c’te sale gosse ! Tu vas voir si elle va êt’ « preeeesque » d’accord avec moi !!! Non, mais !

    Psssssttt ! et la (très vieille) version d’Ange, connaissez ? Toute ma jeunesse 🙂 Je vous la mets sous le calendrier (just in case).

  3. oh, merci pour Ange et cette version de Ces gens-là, écoutée la larme à l’oeil. J’avais oublié… Le cimetière des Arlequins, je crois, ou non, Au-delà du délire. Enfin, je ne sais plus… (toute une époque… King Crimson, François Béranger, Imago…)

  4. Cowboy dit :

    Ange ! Et le disque autour du p’tit vieux… Emile Jacottey. Tu te souviens ?
    Et Béranger ! Ah ! Béranger ! Béranger ! Là, tu veux me faire pleurer 🙂
    « La fille que j’aime, c’est pas la plus belle,
    C’est pas la plus moche non plus,
    Seul’ment mystère et boule de gomme,
    C’est pour cell’-là qu’j’le sens un homme »
    🙂

  5. Cowboy dit :

    Punaise… mais y a encore qq chose qui déconne avec l’heure de ce blog !!!! Il était pas 1:23, bon sang !!!!

  6. La confiscation du discours social auquel la droite se livre aujourd’hui a été rendu possible par l’affaiblissement de la conscience politique collective à partir des années 80, l’effondrement du communisme, et surtout la propagation du discours lepéniste selon lequel “la droite, la gauche, c’est pareil”.

    De l’extérieur, je regarde évoluer la France vers les prochaines présidentielles. Je serais incapable de poser un diagnostique éclairé sur ses tendances actuelles. Gauche, centre, droit, je m’égare. Ce que je sais par contre est mon inquiétude profonde pour tout basculement vers la droite et l’extrême-droite. Nous flirtons ici-même au Québec beaucoup près avec la droite. Danger de promiscuité. Il y a eu confiscation du discours social chez nous. Hélas.

    Pierre R. Chantelois

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