Trepalium 1

Conséquence directe ou indirecte du billet du 28/03 sur le Prytanée et de la crise sociale qui a récemment agité l’équipe de rédaction de « The Cowboy and the Comtesse », nous évoquerons aujourd’hui (et dans les jours à venir) la question du travail.

Lors de l’étude statistique à laquelle nous nous étions livrés dans « Occurrences » du 14 février 2007, il ressortait que le « travail » (mot prononcé 49 fois par Nicolas Sarkozy et 29 fois par Ségolène Royal dans leurs discours d’investiture respectifs) serait au coeur de la campagne électorale. Un mois et demi plus tard, il tient toujours le devant de la scène politique. On peut noter d’ailleurs que les deux principaux rivaux n’ont pas l’apanage de cette préoccupation puisque du « Travailleuses ! Travailleurs ! » d’Arlette Laguiller à l’exaltation de la « valeur travail » par le candidat de l’UMP, tous les discours concourent à donner à l’électeur une vision roborative de ce qui le sort du lit tous les matins.

Ayant, à titre personnel, constaté des difficultés croissantes à m’extraire quotidiennement de la couette, ce bel unisson avait de quoi me troubler. Mais je sais aussi, par sagesse ou humilité, qu’on ne peut avoir raison contre tout le monde. Il est clair que les irrépressibles bâillements qui m’échappent à l’heure de l’embauche sont l’expression physique de mon erreur et que mon discernement est aveuglé par une paresse dont il importe que j’extirpe le turion. C’est cet objectif qui convoque aujourd’hui ma réflexion.

Afin d’ancrer celle-ci sur un concept clair, j’ai choisi d’interroger le travail à la racine et j’ai sorti mon Grand Robert Historique.

Travailler : du latin populaire tripaliare, littéralement « tourmenter, torturer avec le trepalium », instrument de torture (qui désignait aussi un appareil à ferrer les boeufs). En ancien français, et toujours dans l’usage classique, travailler signifie « faire souffrir » physiquement ou moralement.

De toute évidence, mauvaise pioche. Assez prévisible cependant, attendu qu’Alain Rey, directeur de cette publication, porte les cheveux beaucoup trop longs pour être de bon conseil.

Il me fallait trouver une autre entrée. Je suis donc remonté au point de départ (paragraphe 2) afin d’explorer des pistes moins farfelues.

Ainsi donc, qu’on me présente le travail comme un droit (à gauche) ou comme un devoir (à droite), une chose est sûre, il est bon pour moi. Qu’il m’ennuie souvent et me fatigue toujours ne lui enlève rien et ne serait pas à prendre en compte.

Le discours de droite autour de la valeur « travail » est aujourd’hui enflammé par l’hérésie (sic) des 35 heures. L’objectif affiché et scandé sur tous les tons par les tenants du libéralisme est de mettre cette loi irréaliste (sic) au rebut. Elle ferait de nous la risée de toute l’Europe, empêcherait les chefs d’entreprise de dormir et serait un désastre pour l’économie nationale à tel point que Ségolène Royal elle-même, sans vouloir revenir sur un « acquis social », serait prête à consentir des aménagements.

Si l’on considère cette reformulation de la problématique, on constate qu’on a, d’un côté, un discours libéral clair et sans ambiguïté alors qu’à gauche, on louvoie et on finasse. D’un côté, on me dit, sans fioritures : « il faut travailler davantage », de l’autre : « il faut travailler mieux ». Cette seconde affirmation relève d’une rhétorique de Normand qui, franchement, ne mène pas très loin. Mon ambition de restaurer à mes propres yeux la « valeur travail », de comprendre ce qui lui vaut sa réputation sans tache passe donc par le postulat que seul le discours de droite serait recevable sous réserve, bien entendu, qu’il résiste à une analyse que j’ai voulu fonder -après l’échec de l’entrée étymologique- sur des données historiques.

*

Je me suis donc penché sur l’Histoire-avec-un-grand-H du travail. Un rapport du Conseil Economique et Social (CES) en date de juillet 2003 et intitulé « la place du travail » m’a considérablement aidé dans ma tâche en m’apportant un éclairage scientifique qu’on ne peut soupçonner d’aucun parti pris. La plupart des données chiffrées qui vont suivre en sont extraites.

Cet examen de l’Histoire du travail, ou disons, plus modestement, ce survol, s’est avéré éloquent et je n’ai pas été déçu.

Depuis près de deux siècles en effet, avec patience et détermination, les chantres de la paresse populaire n’ont eu de cesse de porter leurs coups contre le travail et, corollairement, contre l’économie hexagonale. Sans remonter à la nuit des temps, souvenons-nous qu’en 1841 déjà, le Docteur L.R. Villermé (qui s’illustra aussi tristement en développant la médecine du travail) fit passer en force une loi qui limitait le temps de travail à 8 heures pour les 8-12 ans et à 12 heures pour les 12-16 ans. Elle interdisait également le travail de nuit pour les moins de 13 ans (entre 21 heures et 5 heures). Le monde de l’entreprise s’insurgea aussitôt contre de telles mesures qui menaçaient l’industrie française d’asphyxie. Il est certain que si cette loi avait été appliquée dans toute sa sévérité, elle aurait probablement entravé la marche en avant des grandes manufactures et nous aurait privés des plus belles pages d’Emile Zola. Fort heureusement, la sagesse l’emporta et une majorité de bambins continuèrent à apporter leur précieuse contribution à l’effort national.

Hélas, ce n’était que reculer pour mieux sauter et la résistance des patrons ne put endiguer longtemps la tentation hédoniste. Le développement des syndicats, véritable fléau du XXème siècle, se traduisit par une diminution progressive de la part de temps travaillé au cours d’une vie humaine et seule l’ingéniosité patronale permit, par la mise en place de nouveaux modes de production et des gains de productivité considérables, de préserver l’équilibre et la compétitivité de notre économie.

D’après le rapport du CES, « la journée de travail légale a été progressivement abaissée, dans la première partie du XXème siècle, de 11 heures à 10 heures, effectuées 6 jours sur 7. L’instauration du repos hebdomadaire légal a été suivie de la semaine de cinq jours, puis des premiers congés payés, portés de deux semaines en 1936 à trois semaines en 1956, quatre semaines en 1968 et cinq semaines en 1982. L’âge légal de la retraite a été abaissé à 60 ans en 1982. La durée hebdomadaire légale de travail est passée à 48 heures en 1919, à 40 heures en 1936, à 39 heures en 1982, puis, à compter de 2002 à 35 heures pour l’ensemble des entreprises. »

Si l’on regarde attentivement ces chiffres, on comprend mieux l’ampleur des dégâts, conséquence inéluctable d’une véritable fuite en avant. Le passage en 1936, de 48 à 40 heures ébranla fortement l’économie nationale et précipita notre défaite trois ans plus tard. Or cette économie se remettait à peine de la brutalité de la secousse qu’un gouvernement socialo-communiste en remettait une couche en 1982 en abaissant à nouveau d’une heure la durée légale du travail !!! Un demi-siècle avait été nécessaire pour absorber le choc des 40 heures et tout était remis en cause par une mesure où la démagogie prenait le pas sur la raison.

Avec la même lucidité que ceux qui s’étaient opposés à la loi Villermé 150 ans plus tôt, le CNPF (ancêtre du MEDEF) mit en garde et batailla ferme. Rien n’y fit et les entreprises, une fois de plus, furent placées devant le fait accompli. Elles durent s’adapter et déployer des trésors d’imagination pour survivre. Mais ce nouveau coup porté au travail allait avoir des effets collatéraux plus graves encore en instillant dans les esprits le redoutable poison du loisir.

A ce stade pourtant, on pouvait légitimement penser qu’on avait atteint un niveau incompressible du temps de travail. C’était sans compter sur l’imagination politique de quelques-uns et vingt ans plus tard, c’était le pompon ! Alors que la durée hebdomadaire du travail avait subi une chute aussi rapide que brutale (9 heures en 63 ans !!!… avec les conséquences que l’on sait), Martine Aubry, en 2002, accomplissait l’impensable en amputant à nouveau la semaine de travail de 4 heures !!!! 4 heures en 20 ans contre 9 heures en 63 ans ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Selon le même rapport du CES, « au cours du XXème siècle, et plus particulièrement de sa deuxième moitié, la productivité horaire du travail a été multipliée par 20, le PIB de la France a quant à lui été multiplié par 14. » Dans le même temps, « la croissance de la productivité s’est pour partie traduite dans des vagues de licenciements, la baisse de la masse salariale (…) et une hausse du taux de profit. »

Ah ? Ah oui ? Bon… Alors il faut que je réfléchisse encore.

A suivre…

CowboyCowboy

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9 commentaires pour Trepalium 1

  1. Bien mené, ce papier.
    Y’en a que je ferais bien passer du trepalium à trépas, histoire de leur apprendre à vivre!

    J’attends trépalium 2

  2. Tony Pirard dit :

    Dans les petits flacon que se trouve les meilleurs parfums,donc,pourquoi compliquer la vie!?
    Douce France…Bonjour du Brésil Cowboy! Blá!Blá!

  3. Esther dit :

    Intéressant cet article ! Tout comme le reste de la première page de votre admirable blog, mister CowBoy mes félicitations! Demain je lis la 2e page, promis.

  4. Posuto dit :

    Un travail d’une rigueur ! (héhé)
    Et justement, en lisant quelques Contes et légendes mythologiques, je tombais sur l’Age d’or : en résumé, sous le règne de Janus et de Saturne, les hommes étaient vertueux, ils s’aimaient. Jamais de querelle ni de convoitise. Aucun travail ne leur était imposé.
    Ces temps sont révolus. Snif.
    Kiki

  5. Cowboy dit :

    Ces commentaires allant globalement dans le même sens, j’adresse à tous des remerciements génériques sans priver aucun de sa généreuse part.
    J’avoue quand même que ça met un peu la pression. Le thème choisi exige en effet une rigueur de pensée que Kiki fait gentiment semblant de percevoir mais qui me manque hélas cruellement (j’ai bien compris d’ailleurs que son compliment n’avait d’autre objectif que d’endormir ma vigilance pour accrocher un de ses poissons à l’arrière de mon écran. Eh ben, c’est raté, je l’ai vu tout de suite)
    Il est 22h04, je m’y mets derechef mais sens que ça ne va pas être simple.

  6. Cowboy dit :

    Note à « jehaismesvoisins »… Les libéraux s’intéresseraient-ils à ce blog (du moins par le truchement de leurs contermaîtres) ? 🙂

  7. J’avance dans mes lectures. Je me mets au travail, quoi. Connaissez-vous ce beau texte de Jules Michelet sur le travail et les machines ? Permettez-moi de vous le citer car il s’inscrit si bien dans votre Trepalium 1 :

    Cet homme, si faible devant la machine et qui la suit dans tous ses mouvements, il dépend du maître de la manufacture, et dépend plus encore de mille causes inconnues qui d’un moment à l’autre peuvent faire manquer l’ouvrage et lui ôter son pain. Les anciens tisserands, qui pourtant n’étaient pas, comme ceux-ci, les serfs de la machine, avouaient humblement cette impuissance, l’enseignaient, c’était leur théologie: «Dieu peut tout, l’homme rien.» (Jules Michelet, Le peuple, Paris, Comptois des imprimeurs-unis, 1846)

    Quelle richesse que ce blog !

    Pierre R. Chantelois

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