Blogger’s blues 2

Pourquoi « Blogger’s blues 2 » ? Pour la bonne et simple raison qu’on trouvera dans les archives un « Blogger’s blues » (en date du 14 janvier) que j’aurais dû intituler « Blogger’s blues 1 ». Je suis malheureusement assez insouciant dans la gestion de mes coups de blues et les anticipe rarement. Si j’allais corriger maintenant et ajouter, rétroactivement, « 1 » au « Blogger’s blues » initial, ça laisserait penser que si… Et puis ce serait malhonnête et impropre de surcroît attendu qu’aucune filiation ne relie ces deux blues et qu’aucun cycle n’est envisagé. Les diptyques, les trilogies, les tétralogies, voire les pentalogies, bref, les oeuvres en plusieurs morceaux ne s’improvisent pas (à l’exception peut-être de la pentalogie de Fallot que je ne souhaite à personne).

Ce second « blogger’s blues » trouve sa cause dans une noble intention. Las des campagnes de dénigrement systématique dont ce blog semble s’être fait une spécialité, j’avais décidé de donner aujourd’hui dans le dithyrambe en vantant le talent d’un jeune écrivain américain : Brady Udall.

Brady Udall, je l’ai découvert cet été, au retour d’un périple états-unien et, plus précisément, arizonien. Comme chaque fois que l’on va quelque part, F. emprunte au retour, à la bibliothèque municipale, x… ouvrages sur la région que nous venons de visiter. Non, elle ne le fait jamais avant. Ne demandez pas pourquoi, c’est ainsi. Peut-être par masochisme, histoire de nourrir un regret des lieux et des choses que l’on a ratés attendu que, paradoxalement, nous préparons peu ces déplacements.

En août dernier, elle avait donc emprunté un livre de photos sur l’ouest américain, dont l’originalité consistait à assortir chaque cliché d’un court extrait littéraire. L’une de ces images était ainsi associée à un passage de « Midnight raid » (« Raid nocturne ») d’un certain Brady Udall. Or, F., qui a un goût sûr (j’en suis la preuve incarnée) a immédiatement décelé dans ce texte la patte d’un bel écrivain.

« Brady Udall ? Tu connais ? » m’a-t-elle demandé. Oui, non seulement elle a du goût mais elle tient ma culture personnelle en haute estime. Je crois que j’ai prudemment répondu que ça me disait quelque chose (je ne vais quand même pas, au nom de la sacro-sainte vérité, briser ma réputation en même temps que la crédulité qui fait le charme de F.). Elle m’a tendu le livre pour que je lise le passage. J’ai lu tandis qu’elle guettait d’un oeil gourmand mes réactions (mouvements ou froncements de sourcils, hochements de tête, moues, autant de signes infaillibles de mon adhésion ou de ma répulsion). Quand mon verdict est tombé : « Eh ben dis donc, c’est quelque chose ! », elle était ravie d’avoir eu « tout juste » une fois de plus.

Brady UdallOn a enquêté un peu. Rien qu’un peu. Brady Udall est né en 1971 en Arizona au sein d’une famille de Mormons. Il est marié, vit à Carbondale, Illinois, avec sa femme et enseigne la littérature dans une université de cet état. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles, « Letting loose the hounds » (Lâchons les chiens), paru en 1997 et d’un roman « The miracle life of Edgar Mint » (Le destin miraculeux d’Edgar Mint), paru en 2001. Son prochain et troisième livre devrait s’intituler « The lonely poligamist ». C’est à peu près tout ce qu’on a trouvé. Autrement dit pas grand chose.

Dès presqu’aussitôt, nous nous sommes rendus chez notre libraire (qui vend aussi à d’autres). Les deux titres étaient disponibles. Y a pas à barguigner, c’était du bon. Dans le recueil de nouvelles, on sent qu’il se fait la main. Quelques belles réussites et puis ce « Midnight raid » qui est un petit chef-d’oeuvre. Avec Edgar Mint, on franchit un palier. Ça commence comme ça :

« If I could tell you only one thing about my life it would be this: when I was seven years old the mailman ran over my head. As formative events go, nothing else comes close; my careening, zigzag existence, my wounded brain and faith in God, my collisions with joy and affliction, all of it has come, in one way or another, out of that moment on a summer morning when the left rear tire of a United States postal jeep ground my tiny head into the hot gravel of the San Carlos Apache Indian Reservation. » (from BookBrowse qui propose, en ligne, les dix premières pages)

Traduction :
« Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais : j’avais sept ans quand le facteur m’a roulé sur la tête. Aucun événement n’aura été plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse, mon cerveau malade et ma foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d’une manière ou d’une autre, découle de cet instant, où, un matin d’été, la roue arrière gauche de la Jeep de la poste a écrasé ma tête d’enfant contre le gravier brûlant de la réserve apache de San Carlos. »

C’est le genre de début qui me fait saliver. J’ai pas été déçu, on n’a pas été déçus. « A genuine masterpiece ! » (c’est juste pour pas répéter chef-d’oeuvre). 500 pages de pur bonheur dont on se dit, quand on arrive au bout : « Bon, qu’est-ce que je vais bien pouvoir lire maintenant ? ». Un signe qui ne trompe pas.

C’est là que j’en arrive à mon coup de blues. Ayant pris la décision de diffuser cette invitation au plaisir littéraire, je m’apprêtai à ouvrir le tableau de bord de cet espace pour torcher les quatre ou cinq paragraphes qui allaient booster les ventes du petit gars de l’Arizona quand le « service qualité » du blog me signifia son exigence de mener, au préalable, une enquête plus serrée sur cet auteur avant d’en assurer la promotion. Je maugréai un peu mais condescendis à fouiner de-ci, de-là. Et vas-y que je te tape Brady Udall dans Google, avec toutes les déclinaisons possibles quand patatras… je découvre que non seulement ce type croit en Dieu -ce qui m’agace toujours un peu- mais l’Eglise des Saints des Derniers Jours le revendique dans son inventaire « Mormon writers« . Aïe ! Aïe ! Aïe ! Certes, on connaît la propension qu’ont ces cinglés de s’attribuer un peu n’importe qui et n’importe quoi, mais je doute que le nom de Brady Udall ne figure sur certaines pages sans le consentement -serait-il tacite- de ce dernier. Cette revendication pourrait d’ailleurs surprendre vu que l’image des Mormons véhiculée dans le roman n’est pas particulièrement flatteuse. N’empêche… Il y a encore cet entretien rapporté sur le site LDSFilms.com (il y a ou il y a eu un projet de film pour Edgar Mint) dans lequel on trouve cette phrase :

« Somebody recently asked Udall if he wants to be considered a Mormon writer. He said no. »

J’aurais souhaité une dénégation un peu plus tonitruante. Et puis cette histoire de polygame dans son prochain roman -connaissant la tradition mormone sur ce dossier-, ça m’inquiète un peu.

Enfin… Voilà où j’en suis mais j’avoue que mon prosélytisme littéraire a un peu morflé au contact de ces révélations. « The miracle life of Edgar Mint » reste un sacré bon bouquin. A vous de voir. S’il est parmi les lecteurs quelques spécialistes de littérature américaine, je recevrai avec reconnaissance toute contribution de nature à m’éclairer sur le cas Udall.

CowboyCowboy

PS En attendant un complément d’enquête, on pourra toujours se réfugier vers des valeurs sûres, d’authentiques mauvais garçons, en (re)lisant Charles Bukowski, John Fante, et Hubert Selby Jr.

NB « Lâchons les chiens » et « Le destin miraculeux d’Edgar Mint » sont disponibles en 10/18. Excellente traduction de Michel LEDERER.

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6 commentaires pour Blogger’s blues 2

  1. harry belane dit :

    Si tu me permets, félicitation pour ta démarche envers Brady Udall, encore trop méconnu. Et si tu me le permets, à ta liste, j’ajouterai volontiers James Crumley, Jim Harrison, Richard Hugo, Dan Fante, Edward Bunker…

  2. Cowboy dit :

    Merci pour ces tuyaux, j’étais un peu en panne de coups de coeur littéraires en ce moment et j’espère que ces noms me réservent de bonnes révélations. Je suis déjà un fan de Jim Harrison bien sûr et j’ai également lu les quelques titres commis par le fils de John Fante (mon idole).

  3. toundramante dit :

    Ouaip ! J’ai lu le « Destin Miraculeux ». C’était sympa quand j’étais dedans : il y a un ton et une atmosphère. Mais il ne m’a pas marqué plus que ça. Je n’ai pas bien réussi à m’imaginer les scènes ni l’espace autour des personnages. Et puis, le récit fait des bonds, s’attarde sur des choses qui m’intéressent moins pour survoler des évènements que j’aurais bien aimé voir développés. Je sais pas, je ne devais pas être sur la bonne longueur d’onde au moment de la lecture.

    Par contre, John Fante est génial ! J’ai dévoré menue Bandini et Demande à la poussière. Très bons bouquins, avec un bon style bien dur, bien ferme et des personnages « profonds ». Faudrait que je retrouve « Mon chien stupide » qui s’est perdu dans la bibliothèque…

    Quant aux auteurs américains… Je m’y connais peu : j’ai beaucoup aimé « ça » de Stephen King, mais bon, c’est d’un autre registre !… Si, je sais : si je peux vous conseiller un livre, c’est « Le Troupeau Aveugle » de Brunner (auteur du livre plus connu « Tous à Zanzibar »). C’est un roman éclaté de politique fiction écologique et ce n’est pas sûr que vous accrochiez. Personnellement, il m’a beaucoup marqué : même si les 100 premières pages furent dures, c’est un des meilleurs livres que j’ai lu !

  4. Cowboy dit :

    Dommage que vous soyez passée à côté d’Edgar Mint, Toundramante. Mais bon, je peux comprendre aussi les réserves émises même si je reste convaincu que ce bouquin est un modèle de construction.
    Ravi en revanche que vous ayez aimé mon chouchou : John Fante. Il faut lire aussi « les compagnons de la grappe » et « le vin de la jeunesse », toujours en 10/18. Petit régal. Son fils Dan a au moins écrit deux bouquins « En crachant du haut des buildings » et « La tête hors de l’eau ». L’influence de papounet est évidente. « Le démon » de Hubert Selby Jr est aussi un chef-d’oeuvre. Dur. Une descente aux enfers. Et « les légendes d’automne » de Jim Harrison.
    Et si vous voulez lire ou relire les valeurs sûres, il ne faut pas passer à côté d’Erskine Calwell (Le petit arpent du Bon Dieu, Un petit gars de Géorgie, etc.).

  5. A lire en version originale, bien entendu, chère Toundra. Vos parents y veilleront très certainement.

  6. Cowboy dit :

    Oh, vous savez JHMV, les parents, on ne peut plus guère compter dessus. Premières frictions avec la progéniture rebelle et on se défile, on démissionne, laissant au corps enseignant le soin de lui lire la lettre de Guy Môquet histoire de lui mettre un peu de… plomb dans la tête (oui bon… ça m’a échappé).

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