Combats citoyens

Ceci n'est pas ma pipeHier matin, lundi 26/02, sur le quai de la gare.

J. (mon fils unique et préféré) vient de monter à bord du TEOZ de 6 h 44. Direction Paris. Il est 41 et il me reste trois minutes pour me remplir le regard et la mémoire de sa haute silhouette qui cherche sa place dans le wagon. Il ne rentrera pas la semaine prochaine et il me faut du stock. J’ai les yeux encore embués de sommeil et le pyjama qui dépasse un peu du pantalon. Le quai se vide et le chef de gare s’apprête à donner du « talkie-walkie » et du sifflet. Il marche vers moi, ralentit, sourit. Je le salue. Il me rend mon salut. On dira ce qu’on voudra des « régimes spéciaux » mais question entregent, ils se posent un peu là.

Il m’interpelle, dit quelque chose. Quelque chose d’inattendu. Et forcément, je ne comprends pas. Pas besoin d’être linguiste pour savoir que, dans toute situation de communication, la part d’anticipation est déterminante. Le plus souvent, on devine la visée perlocutoire (ie l’intention) de l’émetteur plutôt qu’on ne perçoit le contenu in extenso du message. Très souvent, le récepteur ne reçoit qu’une information parcellaire, incomplète (en particulier lorsque la communication s’effectue dans un contexte bruyant qui parasite la conversation). Et sans vraiment en avoir conscience, il met en oeuvre des stratégies de compensation qui lui permettent de restituer la totalité de cette information. En d’autres termes, il ne se contente pas de décoder, il produit du sens. Exemple : si vous demandez un « bain » à la boulangère, il y a neuf chances sur dix qu’elle ne cille pas. Surtout si vous ajoutez « bien cuit » (notez, c’est un exemple, parce que personnellement, je le préfère pas très cuit. De gustibus non est disputandum). Le cerveau est fait comme ça. Celui de la boulangère aussi. A peine avez-vous amorcé le quart du dixième de votre demande que son cortex de boulangère effectue un nombre incalculable d’opérations, d’ailleurs à son insu. Ce qui est une bonne chose car, dans le cas contraire, elle serait la première surprise. Pire, si elle prenait conscience de la logistique cérébrale que les trois mots du client mettent en branle, elle en aurait rapidement des céphalées et finirait par se gourer.

En vérité, ce qui se passe en une fraction de seconde dans l’encéphale farineux est proprement hallucinant. Dès que le client entre, un signal lui annonce « c’est un client » (bien sûr, si ce client est M. Lespinasse qui vient tous les matins et qu’a toujours le mot pour rire, le signal devient : « c’est Monsieur Lespinasse qui vient tous les matins et qu’a toujours le mot pour rire »). Vous remarquerez au passage que le signal est bien « c’est un client » et non « tiens, c’est un client ». Le « tiens » relèverait en effet d’un étonnement qui n’a pas lieu d’être en situation boulangère. Le cerveau boulanger sait parfaitement où il se trouve et les raisons professionnelles mercantiles qui l’ont tiré du lit à l’aube. Il ne manifeste donc aucun étonnement superflu. Le cerveau est économe.

A l’issue de la phase préliminaire « c’est un client », le cerveau déclenche un second signal qui provoque les salutations d’usage « Bonjour monsieur » ou, bien sûr, « Bonjour Monsieur Lespinasse » si c’était lui. Dans le second cas, le cerveau actionne également la touche « attention, on va rigoler » anticipant ainsi la vanne imminente que Monsieur Lespinasse ne va pas manquer de sortir. Dans le même temps, le cerveau -qui, à l’instar de Windows Vista, peut effectuer de multiples tâches simultanément- déroule mentalement l’ensemble des paradigmes probables : pain, baguette, flûte, miche, bâtard, ficelle, campagne, seigle, croissants, pains au chocolat, etc. Je sais, ça paraît incroyable, mais pour chaque client, le cerveau fait l’inventaire complet du fonds. Sauf pour Monsieur Lespinasse bien sûr dont on sait qu’il prend toujours un pain aux six céréales (tranché). Ainsi, quand le client formule enfin sa demande (je vous ai épargné toute la série de signaux d’ordre climatique), le cerveau boulanger est prêt. Si le son émis commence par une fricative labio-dentale /f/, la boulangère a déjà éliminé pain, bâtard, miche, etc. avant même que le client ait émis le second phonème. A ce stade, elle n’hésite déjà plus qu’entre « flûte » et « ficelle ».

De plus, le cerveau est équipé d’un correcteur phonologique. Ainsi, dans le cas où vous tenteriez l’expérience suggérée plus haut et réclameriez un « bain » (à seule fin de vérifier la véracité de cette théorie scientifique), il attribuera immédiatement l’occlusive bilabiale sonore /b/ à un défaut de prononciation et lui substituera la sourde /p/. En effet, le cerveau sait pertinemment que l’occurrence de /b/ + /in/ est improbable dans un contexte boulanger puisqu’il ne renvoie à aucun paradigme par lui recensé. C’est là que le signal « tact » intervient et comme si de rien n’était, la boulangère vous tend un « pain ». Elle va quand même pas se foutre de votre gueule, ça ne serait pas très commerçant.

Bon d’accord, ça mériterait des explications plus détaillées mais autant ça se passe vite dans les synapses, autant la déclinaison écrite des procédures successives serait fastidieuse.

Cette longue mais instructive -du moins je l’espère- digression a été déclenchée par mon incompréhension de l’énoncé « chefdegarien ». Il est sans doute temps d’y revenir.

A cette incompréhension, plusieurs raisons : l’heure matinale, l’obnubilation d’un père aimant à l’affût d’un dernier regard de son fils, le bruit du train, quelques cris de voyageurs, que sais-je encore.

Mais ce n’est pas tout. En effet, l’interpellation elle-même était inattendue, voire improbable. Le chef de gare est plus souvent interpellé qu’interpellant. Enfin, statistiquement, il me semble. N’étant pas moi-même usager de l’ensemble ferroviaire dont il avait la charge, je ne m’attendais pas à une quelconque sollicitation de sa part et son message a surpris mon cerveau dans un état d’impréparation totale (l’armée française en 40). 

En outre, si l’interpellation était improbable, le contenu du message lui-même s’est révélé plus surprenant encore. Qu’attendez-vous, en bonne logique, d’un chef de gare ? Qu’il vous informe d’un horaire, vous demande votre billet, vous invite à vous hâter, vous annonce triomphalement qu’il n’est pas cocu, bref, des trucs de chef de gare.

Or c’est en faisant répéter le mien que j’ai finalement décodé son message dont le caractère saugrenu justifiait mon incompréhension initiale.  

« Pardon ?
– Vous savez que c’est interdit de fumer ? »
– Mais je suis à l’extérieur.
– Ah mais ! C’est interdit aussi.
– Excusez-moi, mais je crois avoir entendu que, précisément, sur les quais de gare…
– Non couvert, monsieur, non couvert. Là, y a l’auvent ».

Il a joint le geste à la parole. J’ai levé les yeux. J’étais effectivement à environ cinquante centimètres à l’intérieur de l’espace couvert. Enfin, couvert, tout est relatif, puisque le quai est en plein vent et celui d’hier matin était particulièrement agressif.

« Enfin, je vous dis ça, c’est pour vous » a-t-il conclu, magnanime.

Je n’ai pas vraiment saisi en quoi je pouvais y trouver mon compte mais j’ai préféré mettre un terme à toute polémique et j’ai glissé ma pipe dans ma poche.

A l’évidence, depuis le 1er février, chaque chef de gare, chaque employé de la SNCF, du bas au sommet de l’échelle hiérarchique, a des ordres stricts : « Sus aux fumeurs ». Celui-ci ne faisait -fort gentiment au demeurant- que son travail.

C’est alors que je me suis mis à rêver d’une société qui déploierait le même zèle au service d’autres causes.

Par exemple : l’éducation. Imaginez que chaque Français, chaque chef de gare, conducteur d’autobus, préposé au courrier, balayeur, gardien de la paix, chaque employé de service public, chaque passant même ait reçu la consigne formelle de rappeler à longueur de journée à tout individu de moins de 18 ans, muni d’un cartable, qu’il est important de bien travailler à l’école. Imaginez les dialogues dans la rue :

« Eh petit ! tu penses à en mettre un coup aujourd’hui, hein ? »
« Eh gamin, tu sais qu’il faut être sage en classe, n’est-ce-pas ? »
« Dis donc toi, t’as bien fait tes devoirs ? Fais voir ton cahier de textes ! »
« Eh ! toi ! oui, toi, le socle commun des connaissances, ça te dit quelque chose ? »
Etc. etc.

Imaginez un instant ce que la mobilisation d’une nation pourrait apporter en termes de perspectives éducatives ! Imaginez l’impact sur la réussite scolaire !!!

Idem pour d’autres dossiers. Ainsi mettez une détermination nationale de ce calibre au service du combat contre la précarité et celle-ci est éradiquée en quinze jours.

Cette même détermination affectée au pacte écologique et je vous fiche mon billet que d’ici trois semaines, la couche d’ozone, vous pourrez l’attaquer au burin. Quant à la misère du Tiers Monde, elle n’a plus qu’à bien se tenir.

Allez, tiens, je vais m’en fumer une petite.

CowboyCowboy

Publicités
Cet article a été publié dans Divertissement, Politique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s