L’ordre juste

« L’ordre juste ». J’avais promis, avant-hier, d’en « causer ». Je n’ai qu’une parole.

Bien sûr, J. vous en aurait parlé mieux que moi. Vu que tout ce que j’ai à en dire, c’est de lui que je le tiens. J., vous le connaissez pas, sauf évidemment si vous lisez régulièrement l’icelui « blog qu’a fait penser des trucs dans la tête ».

J., c’est la chair de ma chair. 20 ans, beau comme un Dieu et, question « fonctions supérieures », je vous dis pas. Une véritable machine à penser. Dès qu’il l’ouvre, l’intelligence, vous la voyez. Elle devient tangible, elle est là, debout, en marche, élégante et raffinée. Les concepts les plus abscons, passés à la moulinette de sa réflexion, deviennent palpables et prennent vie devant vous. Vous étiez là, à vous gratter la tête, à trier maladroitement les pièces du puzzle des idées, à vous dire nom de Dieu c’est pas possible y m’en manque, ça peut pas cadrer… Il se pointe, jette un rapide coup d’oeil sur le fouillis du haut de son mètre quatre-vingt et quelques, se penche, prend une première pièce, puis une seconde, puis une autre et vous refait le couvercle de la boîte de chocolats en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

C’est pas pour rien que je lui ai proposé d’assurer la chronique politique de cet espace. « Pas avant fin janvier » a-t-il répondu. Pas emballé plus que ça par la proposition d’ailleurs. Oui, en ce moment, c’est les partiels. Priorité aux études. Lesquelles me coûtent d’ailleurs « un oeil et une jambe » comme dirait Comtesse. Mais je vous jure que le retour sur investissement en vaut la peine. Je sais bien tout le mal qu’on dit de notre école et de nos universités mais quand je vois ce que les deux ont accompli sur lui, je me dis que je suis né coiffé. Ou le garçon est un buvard ou y sont sacrément fortiches, les gusses !

Et attention, je suis pas en train de décrire le traditionnel « premier de la classe ». C’est pas les archives du cadastre, le môme, pas le genre d’encéphale qu’on remplit, l’oie qu’on gave, le disque dur qu’on sature. Si cette dernière image est pertinente, elle ne l’est qu’au regard de l’arborescence qui s’y développe. Il prend et il range. Ça, ça va avec ça, ça avec ça. Il sait toujours où se trouve le dossier qu’il faut. Avec ses dix gigas de mémoire vive, autant vous dire que les fenêtres, elles traînent pas pour s’ouvrir.

En face de lui, sur la sécurité, le social, le travail, le libéralisme et tous les machins en « isme », le Sarko et la Royal, y tiennent pas un round. Comme j’vous l’dis. On prend l’pari ?

Mais bon, là n’est pas la question. Et puis je vois d’ici votre petit sourire narquois du genre « c’est toujours son bébé le plus beau ». N’empêche…

Donc le sujet du jour, c’était « l’ordre juste ». J’avoue que j’avais un peu de mal à cerner le concept ségolénien. J’avais beau surfer, le référencement de l’expression est généreux mais elle renvoie le plus souvent à elle-même. Husserl (à moins que ce ne soit Helvétius) disait du « cogito » : « Descartes a logé la vérité à l’hôtellerie de l’évidence mais il a négligé de nous en donner l’adresse. » Ainsi Mme Royal nous promet-elle une chambre à l’auberge de l’Ordre Juste sans vraiment nous la situer ni en préciser les tarifs ou les prestations.

En vérité, j’ai fini par trouver une forme de définition, quoique succincte : 

« L’ordre juste de la société et de l’État est le devoir essentiel du politique« .

Oui, bon… Enfin, c’est déjà ça, me disais-je… avant de réaliser que cette phrase était extraite de l’encyclique Deus caritas est, publiée le 25 janvier 2006 par Benoît XVI. La date est d’autant plus importante que l’expression ne surgit du Royal larynx que le 10 février de la même année (sans compter que des recherches plus approfondies m’ont permis de retrouver la même expression dans la bouche de Pie XI). J’ai pensé : « Que le socialisme aille chercher son inspiration au Vatican », pour le coup, ça fait un peu… « désordre ». Bref, je n’avançais guère.

La première (et fugace) éclaircie sur le concept, je la dois au dérapage d’Arnaud Montebourg qui lui a valu un mois de « piquet » en vertu de « l’ordre juste » rétabli. J’ai alors compris que « l’ordre juste », ça serait pas la « déconne ». J’avoue que j’en étais un peu marri.

J’ai ensuite essayé d’autopsier l’expression. Pour la faire parler. « L’Ordre Juste »… Je l’ai posée, là, sur la table, et l’ai longuement regardée. Dans « Ordre Juste », il y a « juste », bien sûr. Mais il y a aussi « ordre ». Et j’espère que « l’Ordre Juste » n’est pas « juste l’ordre ». Attention, je n’ai personnellement rien contre l’ordre. Mon bureau, mon ordinateur sont les preuves que je suis un maniaque du rangement. Il n’en reste pas moins que c’est un mot qui évoque davantage le bruit des bottes que les étagères de ma bibliothèque. Il est vrai aussi que l’adjectif « juste » adoucit considérablement les arêtes vives du nom dont il est épithète. On sent que les contours en sont bien poncés (j’allais dire « poli…cés »… non) et qu’on ne risque pas de s’y blesser. La preuve que « juste » est le mot important, c’est que si on l’associe à « désordre » (« le désordre juste »), eh bien on constate que le mot « désordre » fait ipso facto nettement moins… désordre.

J’en étais donc là, c’est-à-dire pas très loin, quand J. est intervenu.

« L’ordre juste, a-t-il lancé, c’est l’exact contraire du socialisme » (il est agaçant à toujours commencer par la conclusion). « Et, en tant que socialiste, je ne peux soutenir quelqu’un qui me promet un « ordre juste ». L’ordre juste ne remonte ni à Benoit XVI ni à Pie XI -même si l’expression est récurrente dans le discours de l’Eglise- mais aux lois soloniennes de la Grèce antique. Et Platon ou Aristote peuvent bien chanter ses louanges sur tous les tons, Solon n’est peut-être pas, au XXIème siècle, « la » référence démocratique d’une gauche digne de ce nom. L’ordre juste (chez Solon comme pour l’Eglise) consiste à assigner aux choses la place la plus convenable et la mieux appropriée. J’espère que tu mesures les riantes perspectives d’un tel programme. La première disposition, prise par Solon, a été de remplacer une société aristocratique par une société ploutocratique, prorogeant par là même un système profondément inégalitaire. Que Ségolène Royal aille aujourd’hui puiser son programme au puits de la démocratie athénienne (dont il y aurait beaucoup à dire) est tout de même confondant, non ? Si elle tient absolument à aller se faire voir chez les Grecs, je lui conseillerais d’essayer Périclès qui a, sur pas mal de dossiers -en particulier sur le concept de « travail »-, un discours qui décoiffe un peu plus ».

Il a poursuivi encore un peu, mais j’ai pas tout « capté ». Faudrait que vous voyiez avec lui. En tout cas, moi, je l’ai trouvé très convaincant.

CowboyCowboy

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