Opération “Esculape”

Ma montre indiquait 5h30 quand je suis arrivé au « bureau ». Il faisait encore nuit. D’ordinaire, je n’embauche pas si tôt, bien sûr. Le CRS en faction à l’entrée m’a fait un signe de la main (que je lui ai rendu) et la barrière s’est levée sans que j’aie besoin de ralentir. Il y avait déjà quelques voitures sur le parking. J’ai fait le tour du bâtiment et j’ai garé la Velsatis devant la porte de service. Rémi, l’huissier, m’attendait. C’est lui qui m’a ouvert. Il m’a dit bonjour, de l’air grave qui convient aux situations graves. « Bonjour, Rémi. Alors, comment va notre petit Julien ? » « Beaucoup mieux, monsieur, beaucoup mieux, merci. Euh… Monsieur C. vous attend là-haut » a-t-il répondu. Très vite. Comme si la santé de son petit dernier -que je savais grippé- n’avait plus soudain aucune importance face à la grande opération qui allait être lancée dans quelques minutes. Il a tout de même esquissé un sourire reconnaissant. Que je me préoccupe de la santé de son fils dans ce contexte confortait la généreuse opinion qu’il a de moi. J’attaquais les premiers marches de l’escalier qui mène à mon bureau quand il a ajouté : « Monsieur le Ministre de l’Intérieur est là aussi ». « Parfait, Rémi. Merci ».

J’ai monté les marches quatre à quatre (la seule pratique sportive à laquelle je m’adonne). En arrivant sur le palier, j’ai entendu la voix de C. par la porte ouverte du bureau dont la lumière se déversait dans le couloir. C. est mon chef de cabinet. Un type épatant ! Je me serais volontiers passé de Y., mon collègue de l’Intérieur, mais l’opération ne pouvait pas se faire sans lui. Dans quelques instants en effet, plus de 950 officiers de police allaient « traiter » les 76 objectifs sélectionnés. A Paris, Lille, Rouen, Rennes, Brest, Nantes, Poitiers, Bordeaux, Limoges, Clermont, Toulouse, Montpellier, Marseille, Lyon, Strasbourg, bref, partout en France, des équipes d’intervention attendaient le feu vert de leur autorité de tutelle pour sauter dans les voitures et fondre simultanément, toutes sirènes hurlantes, sur les quartiers huppés de la plupart des villes de l’Hexagone.

Quand je suis entré, Y. a fait : « Ah ! ». Il n’a pas ajouté « enfin », mais ce n’est pas l’envie qui lui manquait. J’ai chaleureusement serré la main de C. en premier, sachant que ça agacerait l’autre. « Tout est prêt ? » ai-je demandé. « Tout est prêt. H moins 23 » a dit C. en regardant sa montre. Y. était nerveux. Il n’arrêtait pas de tirer sur sa cravate qu’il avait encore manqué d’assortir à sa chemise. Il est vrai que si l’opération foirait, il avait du mouron à se faire. Le Premier Ministre nous l’avait assez martelé : « On n’a pas droit à l’erreur. Vous devez être bien conscients qu’il s’agit là d’une opération tout à fait exceptionnelle et à haut risque. Je ne veux pas de vague. Je ne veux pas me retrouver avec la presse sur le dos. Retenez bien les deux maîtres mots : rapidité et discrétion. »

C. a pris un document des mains de Y. et me l’a tendu. Deux pages, 76 noms. « Bien sûr, a-t-il dit, la liste est loin d’être exhaustive. Mais on n’a retenu que les cas avérés, ceux qui ont la main vraiment lourde et pour qui ne planait aucun doute ». « A mon avis, c’est déjà beaucoup trop » a dit Y, agacé. Il avait le front en sueur et des auréoles sous les bras. « D’ailleurs, je l’avais dit au Premier Ministre et je croyais qu’il m’avait entendu » a-t-il ajouté en me regardant en coin -sachant très bien que j’avais personnellement insisté, contre son avis, pour qu’on frappe un grand coup.

J’ai parcouru la liste et reconnu des noms. J’ai dit à Y. : « Eh ben dis donc, dans ta circonscription, ils y vont pas avec le dos de la cuiller ». Il a soulevé les épaules. Je me suis demandé s’il avait pris la peine de vendre la mèche à quelques-uns de ses protégés au risque de tirer les marrons du feu.

Il était six heures moins une. Le portable de Y. a sonné. Il s’est écarté, a marmonné deux ou trois mots inaudibles, puis a raccroché. « C’est parti » a-t-il dit. On s’est assis. C. a dit : « En attendant, je vais chercher des cafés ». Y. tirait toujours sur sa cravate, croisait et décroisait nerveusement les jambes. On a entendu des sirènes. Une des équipes d’intervention passait en trombe juste sous les fenêtres du Ministère. L’opération était déclenchée. « Quel raffut ! » a dit Y. « Tu parles d’une discrétion ! »

Je ne l’entendais plus. J’ai fermé les yeux et j’ai cru voir chacune des 76 scènes qui se déroulaient en ce moment même, à l’identique, dans la plupart des villes de France. Des sirènes, des gyrophares, des voitures banalisées qui ralentissent, qui s’arrêtent devant de luxueuses villas, des fenêtres qui s’éclairent, des portières qui claquent, des types en uniforme, d’autres en civil qui courent vers des portails monumentaux en fer forgé tout en enfilant le brassard « Police ». Des sonnettes qu’on tire, des coups sur les portes, des types en pyjamas qui ouvrent, éberlués : « Docteur Tartempion ? », « Oui ? », « Si vous voulez bien nous suivre ». Des cliquetis de menottes qui enserrent des poignets, des mains policières posées sur des nuques au moment où l’on s’engouffre dans les véhicules, des portières qu’on referme, des sirènes qu’on relance, des démarrages sur les chapeaux de roues et le silence qui retombe lentement comme la poussière dans un rayon de soleil.

Il était 7 heures lorsque les premiers chiffres sont tombés. Sur les 76 arrestations programmées, 74 s’étaient déroulées en douceur. 2 seulement avaient foiré : l’un des types en pyjama avait été foudroyé par une crise cardiaque en voyant les cartes de police et un autre avait couru jusque dans son bureau pour se loger une balle dans la bouche. J’ai essayé de rassurer Y. en lui disant que, de toute façon, on n’était pas dans des configurations de type « bavures ».

On a allumé la radio et on a fait défiler les stations : France Inter, France Info, RTL, Europe 1, etc.

« Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour… Flash spécial : ce matin, à 6h (à l’heure du laitier, disaient certains), vaste coup de filet dans le milieu médical, etc., etc. ». Pour bien souligner l’importance du « scoop », ils avaient tous eu l’idée de maintenir leur jingle en fond sonore. Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, peu de commentaires encore mais des faits bruts. On sentait que ça les avait soufflés, les folliculaires. Ils ne savaient pas encore où enfoncer un coin pour amorcer l’analyse de l’évènement. Ils avançaient, du bout des lèvres, quelques noms prestigieux. Au conditionnel. « Le docteur X…, bien connu pour (…) figurerait parmi les personnes arrêtées ». 74 toubibs coffrés à l’aube, chez eux, deux au tapis, ils n’en revenaient pas. Mais ils mesuraient bien l’envergure de l’opération et de la logistique mise en place. C’était à l’évidence un trop gros coup pour se laisser aller à des prises de position hâtives.

Vers 8h, j’ai eu un appel du Conseil de l’Ordre. C’était V. en personne. Je m’y attendais. J’étais prêt. Il était au bord de l’apoplexie. Est-ce que je me rendais compte de ce qui venait de se passer ? Est-ce que j’étais seulement au courant ? Est-ce que je mesurais les conséquences ? Est-ce que j’avais eu connaissance des noms ? Est-ce que le Premier Ministre était informé ? Et la Présidente ? Je l’ai interrompu et l’ai remercié, compte tenu du peu de temps que j’avais à lui consacrer, de n’avoir posé que des questions qu’un simple « oui » pouvait satisfaire. Je lui ai aussi demandé d’en garder quelques-unes pour la phase 2 de l’opération. « La phase 2 ? Comment ça, la ph… ». J’avais déjà raccroché.

J’ai regardé ma montre. Il était 8h15. La conférence de presse débuterait à 9h. C. avait préparé un dossier béton. J’allais, une dernière fois, le parcourir. J’ai sorti un stabilo pour en surligner les grandes lignes. J’étais parfaitement calme et serein. Y. serait là aussi mais uniquement pour répondre aux questions d’ordre logistique.

Je ne parlerais évidemment pas d’Envoyé Spécial. Car en fait, tout était parti de là. Avant d’occuper ce poste, je n’étais qu’un téléspectateur occasionnel et peu attentif. Bon gré mal gré, mes nouvelles fonctions m’imposaient un minimum d’assiduité aux médias audiovisuelles. C’est ainsi que j’étais tombé sur cette émission. Le thème en était « les arnaques à la CPAM ». Surfacturation d’actes par des cliniques privées. Montant du préjudice : au bas mot, 120 000 000 d’euros détournés chaque année. Dans le reportage, on montrait la clinique Sainte Marthe de Dijon et on entendait en voix off : « C’est dans cet établissement qu’une consultation de vingt minutes a été facturée… 1700 euros à Mme X… » La patiente témoignait, documents à l’appui. Puis, c’était le tour d’un retraité qui, logé à la même enseigne, avait décidé de « porter le pet ». Dans la même clinique, une autre consultation, effectuée par une « assistante médicale » (sic) avait été facturée deux fois : au nom de cette dernière d’abord, puis à celui de son chef de service qui n’avait jamais rencontré le malade. Au même tarif ! Les témoignages de patients et de médecins (ces derniers anonymement) se succédaient, tous plus accablants les uns que les autres. Le caractère organisé, planifié, de l’arnaque ne faisait aucun doute. Et la clinique Sainte Marthe se contentait simplement d’exceller dans une discipline largement pratiquée par d’autres établissements.

En fin d’émission, on expliquait qu’après enquête et découverte du pot aux roses par les médecins de la CPAM, celle-ci avait « discrètement » négocié avec les brigands pour obtenir le remboursement de « quelques » trop perçus, sans même déposer plainte. « Arrangement amiable », qu’ils disaient. Pour moi, ça a été les deux mots de trop. Le lendemain, j’ai fait envoyer une cassette, accompagnée d’une note, au Premier Ministre et à la Présidente. J’ai nommé une commission d’enquête. L’opération « Esculape » était lancée.

« Eh ! T’as vu l’heure ? »
« Hein ? »
J’ai sursauté et ouvert les yeux. La chambre vacillait légèrement autour de moi. Je me suis étiré.
« Tu parlais en dormant » a dit F.
« Tu vas pas me croire. J’étais en train de rêver que j’étais Ministre de la Santé. Je te faisais un de ces ménages ! »
F. a ri et s’est penchée pour m’embrasser.
Puis j’ai senti la bonne odeur de la tasse de café qu’elle venait de déposer sur la table de chevet. Elle fait ça, des fois. Je me suis assis dans le lit.
« Tu es un amour » j’ai dit, et je l’ai regardé butiner en slip, ses petits seins à l’air, devant l’armoire ouverte. Qu’est-ce qu’elle est belle ! J’ai jeté un œil par la fenêtre. On allait avoir une journée superbe. J’ai bu une gorgée. Y a pas dire, y a qu’elle pour faire du café.

cowboy1Cowboy

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