“Néocortex de tous les pays, unissez-vous !”

3_brainsEn faisant le ménage sur quelques disques durs, j’ai retrouvé un petit article que j’avais rédigé le 22 avril 2002. C’était un article de circonstance, publié sur mon site perso, un appel à voter à… droite au second tour des présidentielles et que j’avais sous-titré « S’il faut manger son chapeau, mettez m’en deux ! » Sans vouloir jouer les Cassandre, la pièce qu’on est en train de répéter aujourd’hui sur la scène politique expose ce brûlot à retrouver son actualité d’ici quelques mois. Le republier maintenant est sans doute prématuré mais je me dis aussi qu’il est préférable de le faire tant qu’il peut encore prêter à sourire. Et puis j’aime pas jeter. Bien sûr, de longs passages en sont, désormais, caducs. J’ai donc émondé pour n’en conserver (à peine remaniée) que la partie intitulée :

« Faut-il parler de Le Pen ? »
J’ai souvent pensé qu’on pouvait s’en passer d’autant plus qu’aucun discours, aucune démonstration ne semblent avoir, à ce jour, eu la moindre influence sur son « audimat », sur la propagation de son discours délétère et de ses idées (que le mot « idée » me pardonne) nauséabondes. Combattre l’extrême droite n’est d’ailleurs pas chose facile en démocratie. Comme le disait Alexis de Tocqueville (qui, soit dit en passant, défendait aussi de sa plume alerte les massacres d’Algériens dans les années 1830), « le démocrate a l’ambition de sa politique tandis que le tyran a la politique de son ambition ». Evidemment, ça donne toujours à ce dernier une plus grande marge de manoeuvre. Mais, depuis un peu plus d’un demi-siècle, dans le confort douillet de nos démocraties occidentales et replètes, ce combat ne paraissait plus urgent. Les éructations racistes et xénophobes du führer frontiste, ses appels à la haine n’appelaient aucun développement et le mettaient d’emblée hors jeu. Son antienne sur la « préférence nationale », les statuts même de son parti plaçaient celui-ci hors-la-loi depuis sa création (cf. article 1 de la Constitution). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’une des rares pétitions que j’ai jamais signées était celle réclamant son interdiction.

N’empêche que le 21 avril 2002, un scrutin national lui donnait une légitimité et une tribune. Il fallait bien que je m’en accommodasse. Grrrr ! Ses slogans, ses affiches obscènes envahissaient avec plus d’arrogance que jamais les murs de ma ville. Comme le petit Albert Cohen qui, le jour même de son dixième anniversaire, après qu’il venait de se faire traiter de « sale Youtre » par un camelot marseillais (cf. « O vous, frères humains ! », pages 34 à 42, Gallimard, 1972), découvrait subitement les graffiti anti-juifs sur les murs de la cité phocéenne (je suis bien content qu’elle soit phocéenne la cité, comme ça j’ai pas à répéter Marseille que ça ferait pas joli dans la phrase), je recevais chaque jour en pleine poire ces placards infâmes auxquels je ne prêtais guère attention avant le 21.
Il était partout, le vieux gros. Il plastronnait, tonitruait, bavouillait à droite et… à droite tandis que le CSA, impassible, surveillait la clepsydre.
Il nous fallait bien entendre son « projet » (que le mot « projet » me pardonne). Force était, aussi, de lui reconnaître une vraie honnêteté au Cyclope. L’y allait pas avec le dos de la cuiller. Y nous disait « bien » les choses (appuyez sur « bien » en lisant – c’est pour ça que je l’ai mis entre guillemets). Souvenez-vous : « trains, convois, camps de transit ou d’internement, etc. » (sic). Faudrait pas se plaindre après. Certains disaient : « Cette radicalisation de son discours va lui faire perdre des voix ». Je me demandais parfois s’ils le déploraient vraiment.

Ce dernier point appelle une série de questions sempiternellement débattues et sur lesquelles des gens payés pour consumer leurs jours en d’austères études consument effectivement leurs jours en d’austères études. Qui vote Le Pen ? Comment peut-on voter Le Pen ? Est-ce aussi difficile que d’être Persan ?
A chaque fois, des réponses sont avancées, timidement, parmi lesquelles celle du « vote protestataire » revient de façon récurrente.

Vote protestataire, mon cul ! A mon avis, c’est facile parce que « Voter Le Pen, c’est naturel… »
Non, ne partez pas, je m’explique. Arguments scientifiques (ou presque) à l’appui.

Avant de penser, avant de dire une sottise -ou d’en écrire :-), avant de voter ou même avant d’aller au « petit coin », l’homo sapiens lambda dépose ou reçoit (avec plus ou moins de célérité selon les individus) une demande, le plus souvent hâtivement formulée, auprès (ou émanant) d’un centre de commandement communément appelé « cerveau ». Or, ce dernier est en fait composé (si l’on simplifie à l’extrême) de trois grandes parties, plus ou moins interdépendantes (d’où fréquents conflits internes) respectivement appelées :
– cerveau « reptilien » (ou primaire ou primitif ou archaïque –et c’est tout dire)
– cerveau « limbique » (dit aussi « viscéral de survie » selon l’élégante terminologie de Mac Lean)
– « néocortex » enfin (lequel, très chic, n’a pas de surnom).

On aura deviné que le premier n’a pas inventé la poudre. C’est un balourd. Teigneux, râblé, asocial, c’est lui qui gère les instincts de base, les comportements primitifs, les besoins fondamentaux (pipi/caca), l’univers non-verbal ; lui qui réagit selon des schémas rigides et stéréotypés, bref, l’indispensable couillon qui se tape tous les sales boulots et qui nous fait souvent passer pour un con. C’est aussi celui qu’il vaut mieux laisser à la maison quand on va dîner chez Mme de …

Vient ensuite le « limbique ». Centre des pulsions, des émotions, il est l’imaginatif du trio et celui qui fait le joli coeur. Ce n’est pas un aigle, certes, mais il a des côtés sympas. Il se caractérise par une bonne adaptation à l’environnement social, il donne plein de bonnes idées farfelues à l’artiste même si c’est lui qui peut vous faire croire mordicus que Dieu existe. Question raisonnement et logique, il s’essouffle vite.

Enfin, le « néocortex » ! Jeune, fringant, toujours tiré à quatre épingles, c’est celui, qui, au fil du temps, a réussi, celui qui est monté dans l’échelle sociale, celui qui occupe les plus beaux bureaux, les plus spacieux. C’est lui qui est en charge des gros dossiers : la conscience, la capacité symbolique, le langage, la pensée abstraite enfin. C’est lui qui jongle avec les concepts, qui distancie, qui associe, qui déduit, qui induit, qui infère et tutti quanti. En d’autres termes, le « polar », le premier de la classe. Attention toutefois à ne pas le surestimer et bénissez le reptilien de veiller sur les besoins fondamentaux pendant que ce gandin cogite et folâtre dans les hautes sphères.

Bref, voici, rapidement brossée, ma/notre/votre situation cérébrale.
Donc, chaque fois qu’il faut voter, ces trois-là, y z’en causent. Et croyez-moi, ça donne ! Si vous êtes pris de migraines en période électorale, ne cherchez pas plus loin. La décision finale est le résultat de leurs débats animés.

Pas la peine de tourner autour du pot, vous voyez où je veux en venir. Le « reptilien » est un lepéniste de première bourre. La « préférence nationale », ça lui parle. Eh ben un peu que je préfère mes proches à mes lointains, mon enfant à celui du voisin, ma femme à celle du… (non, là l’exemple est mal choisi), le voisin du 15 à celui du 17, qui m’est plus sympathique que celui du 19, qui disons-le tout net, est à peine fréquentable. Et ça continue… Je préfère mon doberman aux gosses d’à côté, mon 4×4 au piéton qui traverse en dehors des clous, le Teuton courtois au Polak qui vient nous piquer nos voyelles, le blond Helvète propre sur lui et à la belle voix « lalalaitou ! » au sombre Calabrais, le Viking au Massaï, etc. Question de distance. Le « néocortex » a beau lui expliquer que ça ne tient pas debout, que de tels arguments sont la négation de toute vie, toute organisation sociales, toute idée de progrès, de culture, de civilisation, que toute l’histoire de l’humanité n’est qu’un lent et pesant effort pour s’extirper de la gangue primitive, de la jungle, de la sauvagerie de l’instinct, le râblé n’en démord pas.

Bien sûr, le « néocortex », les bras lui en tombent d’entendre de telles conneries. Tente-t-il de se rallier le « dandy limbique », l’imperméabilité de ce dernier à toute logique et à tout raisonnement ne lui facilite pas la tâche. Suffit que le teigneux lui ait un peu monté le bourrichon et enveloppé, c’est pesé, le limbique voit le Messie se refléter dans l’oeil de verre de Le Pen et s’en va voter, bras dessus, bras dessous avec le « reptilien » qu’en toute autre circonstance (soirées mondaines, cocktails de vernissage, etc.) il mépriserait.

En résumé, le vote Le Pen, c’est le vote du primate contre l’exigence du monde civilisé, de la nature contre la culture, de la jungle contre la civilisation, de l’instinct contre la pensée, du fantasme et de l’imaginaire contre la raison.

Et c’est ainsi moins la question de la sécurité qu’il faut résoudre d’urgence que celles de l’éducation et du développement du néocortex citoyen.

« Néocortex de tous les pays, unissez-vous ! »

CowboyCowboy

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