S.A.V. (cf. 25/12)

J’ai bien tout remis dans la boîte : le lecteur, les écouteurs, la forêt de câbles, le chargeur et le mode d’emploi (en anglais bien sûr). Ça n’a pas été facile. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, tester diverses configurations d’aménagement intérieur pour opter, en fin de compte, pour la configuration « chier merde ! », celle qui intervient généralement après plusieurs tentatives infructueuses auxquelles elle n’apporte aucune plus-value mais qu’un mélange de découragement et de sagesse inspirent, juste avant que l’on commette l’irréparable. Le paquet était légèrement bouffi et la languette de fermeture bâillait un peu. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué ou si vous en avez vous-même fait l’expérience, mais chaque fois que l’on veut remettre quelque chose dans son emballage d’origine, c’est toujours plus gros que quand on l’a sorti. Il doit se produire une sorte de réaction physique que j’ignore. Le truc doit se charger en air ambiant ou que sais-je, en tout cas, c’est sûr, il dilate.

J’ai placé le tout dans ce que nous appelons, en Limousin, un « pochon » et suis retourné à la boutique EXPERT, en compagnie de J., mon fils, pour deux raisons : la première est qu’il était l’acquéreur officiel de cette merde et la seconde est qu’il présente bien. Toujours tiré à quatre épingles, affable, doté d’un entregent du feu de Dieu, il rassurerait le poujadiste alors que j’ai une fâcheuse tendance à crisper mes interlocuteurs.

Tout en cheminant dans le matin glacial, nous avons arrêté une position commune sur le dossier afin d’éviter, le moment venu, toute cacophonie dont le commerçant pourrait tirer profit lors des négociations à venir. Ainsi était-il entendu que nous ne considérerions comme recevables que deux options : « échange standard du produit incriminé » ou « réorientation vers un produit offrant des fonctionnalités comparables pour un prix équivalent ».

A peine entrés et sans même se concerter, on s’est déployés en tirailleur. L’instinct de guerre. J’ai lancé une tête de pont jusqu’au comptoir marqué « Accueil » tandis que J. restait en appui, légèrement à l’arrière, scannant les lieux du regard à la recherche du vendeur qui lui avait refilé le machin. L’hôtesse m’a gratifié d’un large sourire. Trop large en fait, et j’ai aussitôt enlevé le cran de sûreté de ma méfiance. Elle a voulu savoir ce qu’elle pouvait faire pour moi et je lui ai esquissé les grandes lignes du contentieux. Un exposé clair, concis -comme j’en ai le secret- qui a, dès le premier lancer, mis dans le mille de sa zone de la comprenotte. Elle a opiné, a pris un air à la fois contrit et rassurant sans que la plaie de son sourire ne cicatrise et m’a assuré que le S.A.V. « allait voir ça tout de suite ». « C’est juste là » a-t-elle ajouté en montrant un second comptoir au-dessus duquel était inscrites les trois lettres : SAV (mais sans les petits points entre). Puis elle m’a demandé de mes nouvelles. Ça sentait la manoeuvre de diversion à plein nez, la technique commerciale niveau stagiaire débutant. Si elle pensait que j’allais baisser la garde sous prétexte qu’elle s’enquérait de ma santé, elle pouvait toujours se brosser. On me la fait pas. J’ai pas cillé et l’ai assurée que j’allais très bien jusqu’à ce qu’un sort funeste ou des vents contraires guidassent nos pas jusqu’à l’entreprise dont elle était l’accorte cerbère. Elle a souri plus largement encore en disant qu’elle voyait bien que je n’avais pas changé.

« Vous ne me reconnaissez pas », a-t-elle poursuivi sur le mode assertif. Là, on était d’accord sur un point. Elle a lâché un nom qui n’a rien évoqué en moi. « Je vous ai eu comme prof », a-t-elle ajouté avec l’air ravi de quelqu’un qui en garde plutôt un bon souvenir. « Mais bon sang, mais bien sûr, mais oui, je vous reconnais maintenant, où avais-je la tête ? » ai-je menti. Je lui ai demandé comment elle allait et elle m’a répondu que, ma foi, elle faisait aller. Je ne sais plus lequel de nous deux a dit que c’est fou comme le temps passe mais je pencherais plutôt pour elle. En tout cas, elle était rudement contente de me revoir. Moi aussi. Pendant que nous devisions, j’essayais mentalement de l’installer en salle 310 dans l’espoir de retrouver un indice qui me la remettrait en mémoire. Contrairement au lecteur mp3, ça a fini par marcher. C’était une de ces élèves qui passait son temps à se dandiner sur sa chaise ou à recruter des interlocuteurs clandestins sur les bancs alentour, qui cherchait toutes les cinq minutes son reflet dans la vitre, qui pouvait consacrer l’essentiel d’une séance à un ongle cassé ou stabiloter un polycopié pendant trois-quarts d’heure sans en lire une ligne. Attachante en diable et chiante comme la pluie. Bref, un de ces cas sur lesquelles la recherche pédagogique se consume en vain et que l’institution scolaire finit par laisser sur le bord du chemin. En l’occurrence, elle avait pris elle-même l’initiative de la séparation et n’avait pas tenu un trimestre. Pour autant que je m’en souvienne, elle avait une passion pour la « chansonnette » et nourrissait l’ambition de devenir la prochaine « nouvelle star ». Dans la situation présente, j’ai hésité à lui demander où en était son projet, craignant de remuer inutilement le couteau dans la plaie. Mais elle m’a paru reconnaissante de l’évoquer et a dit : « Ça va se faire, ça va se faire, je suis en pourparlers ». J. qui m’avait rejoint et n’avait rien perdu de l’échange, a lancé en me désignant du doigt : « Vous comprenez mieux, dans cette perspective, l’urgence dans laquelle il se trouve de posséder un lecteur mp3 en état de marche ». Elle a ri. Ce gamin est génial. On a encore parlé un peu, puis on s’est quittés en se souhaitant plein de bonnes choses pour la nouvelle année. Elle avait été parfaite et je me disais qu’en dépit de ses déboires scolaires ou de ses illusions artistiques, la découvrir là, vive, rayonnante et parfaitement à l’aise dans son rôle d’hôtesse, était plutôt réconfortant.

Au comptoir du SAV, un employé était aux prises avec un client qui venait de rapporter son nouvel ensemble APN-imprimante. Ça négociait ferme. Le client était fort mécontent et entendait le faire savoir. Il avait tout déballé sur le comptoir, tonitruait et mettait le SAViste au défi de faire fonctionner cette s… de m… « Faites-moi voir d’abord comment vous vous y prenez » a dit le type du SAV, un tantinet condescendant. L’autre n’avait pas prévu qu’il serait évalué. L’aplomb de son interlocuteur lui a coupé la chique et il a naïvement obtempéré. On le sentait un peu nerveux sous le regard de l’expert et il s’est un peu « emmellimêlé » les pinceaux dans la connectique. « Ah je vous arrête tout de suite », a dit le type du SAV en secouant la tête, « si vous faites comme ça, pas étonnant que ça marche pas ». Il a écarté les mains maladroites de l’autre, a actionné une ou deux touches et l’imprimante s’est mise à ronronner gentiment avant de cracher sa première photo. Le client, partagé entre confusion et bonheur a pris l’air penaud du mauvais élève. Il avait cru que… « Ah ben oui, vous avez cru… vous avez cru… qu’est-ce ‘oulez qu’j’ous dise moi ? c’est pourtant pas bien compliqué ». Il était pas du genre à avoir le triomphe modeste. Il avait sonné l’adversaire, il avançait maintenant pour le KO. « Et pis, ‘ous savez, si on vous met un mode d’emploi, c’est pas pour caler la table avec ». J’ai eu une montée d’empathie pour le client qui ne mouftait plus. J’ai regardé le SAViste en me disant que toi, mon p’tit gars, tu me la joues pareil et ta ceinture de champion, tu vas pas la garder longtemps. J’ai commencé à danser sur le bord du ring, à faire quelques flexions dans les cordes et j’ai vérifié la fixation de mon protège-dents. Allez mon biquet, passe à la pesée, je t’attends.

Manque de chance, mon futur adversaire était encore en train de remballer le matos du monsieur quand un second employé, de sexe féminin et estampillé SAV sur le sein gauche, est venu s’enquérir de mon problème. Je lui ai refait l’exposé, quoique en mieux peut-être.

Elle m’a écouté et a dit « qu’on allait voir ça » (comme quoi la petite de l’accueil connaissait son turbin). Sauf qu’elle n’a pas ajouté « tout de suite », omission immédiatement détectée par mes phéromones et déclenchant ipso facto une alerte de niveau quatre (sur une échelle qui en compte cinq). J’étais tendu comme une arbalète. Elle a sorti une espèce de bordereau, m’a demandé mon nom et mon adresse qu’elle a notés dans les espaces prévus à cet effet. Puis elle m’a demandé « un » numéro de téléphone. J’ai pensé qu’elle avait une préférence pour le mien et le lui ai donné. Elle a collé le bordereau sur mon paquet et a dit « Eh bien parfait ». J’ai flairé que la phrase suivante serait : « On vous tiendra au courant » et je savais d’avance les ravages qu’elle provoquerait sur ma sérénité feinte. Il était temps que j’intervinsse. J’ai jeté un coup d’oeil sur J.. Il a eu un mouvement de sourcil qui signifiait clairement : « Attaque papounet, attaque. Mets-la en charpie ! ».

« Concrètement, ça veut dire quoi au juste ? » me suis-je enquis faussement naïf. Quand je dis que j’ai une fâcheuse tendance à crisper mes interlocuteurs, ce ne sont pas des paroles en l’air. Est-ce le ton, le sourire, cette façon d’articuler à la Alain Cuny, je n’en sais rien, toujours est-il que j’ai senti poindre son agacement. « Eh beeeeh, ça veut dire… ça veut dire… qu’on va l’envoyer dans un centre agréé et qu’on vous téléphonera d’ici une quinzaine de jours. Voilà ! » Franchement, le « Eh beeeeh » et le « Voilà ! » tout au bout étaient de trop. Elle aurait dû en faire l’économie. J’ai pas aimé. « Ça va pas le faire », j’ai dit. Oui, des fois, je parle jeune. « En fait, c’est l’idée du centre agréé qui ne nous agrée point. » Je savais que ça ferait sourire J. C’est uniquement pour ça que je l’ai dit. Puis j’ai décliné les deux options que nous avions arrêtées, J. et moi, en concertation. Elle a fait « Ah », nous a dit d’attendre et qu’elle allait voir. Elle a vu pendant dix bonnes minutes et quand elle est enfin revenue, je lui ai dit que le contentieux ne justifiait sans doute pas une convocation exceptionnelle du C.A. du groupe. Je crois que c’était un peu de trop. « Mon responsable arrive » a-t-elle paru soulagée de m’annoncer.

Le responsable est arrivé. Tout sourire.

« Ah ben ça alors, comment allez-vous ? » a-t-il dit. Encore un ancien élève ! Décidément. Il m’a tendu la main, il était « vaaachement » content de me revoir. Il m’avait aperçu tout à l’heure mais bon… il était pas sûr… et puis… il avait pas osé et puis… mais non, je n’avais pas changé… et pourtant, ça faisait bien… 10 ans ? Oh oui, pas loin… C’est bien simple, il avait passé son bac en 96. C’est sûr, je pouvais pas me rappeler, avec tous ceux que je vois défiler. Et toujours la pipe, alors ? Il a encore parlé un moment, a tenté de remuer dans ma mémoire deux ou trois souvenirs de promotion, puis il m’a tendu le petit frère de mon mp3 -on l’a plus qu’en blanc, mais si vous voulez… non, non ça ira très bien, l’ai-je interrompu, magnanime. En tout cas, si j’avais le moindre problème, surtout que je n’hésite pas. J’ai promis de ne pas hésiter.

Quand on s’est retrouvés dans la rue, j’ai brandi le mp3 et j’ai lancé : « Et voilà l’travail ! ». « Ça compte pas, a dit J., tu fais jouer tes réseaux ».

CowboyCowboy

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